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Chronique à temps perdu: Le présent au bord du gouffre

J’ai déjà eu l’occasion de le dire dans ces pages, la pandémie aura bouleversé notre rapport au temps. Notamment lors des différents confinements, la dépossession des marqueurs ordinaires de nos routines aura eu pour effet que nos jours, nos mois – nos années? -, en viennent à se ressembler, à s’indifférencier, à fondre l’un dans l’autre. Deux ans où le temps de notre vie aura pris les apparences d’une bouillie sur laquelle notre mémoire peut difficilement avoir de prise. Suspension solidaire du temps et de notre capacité à faire mémoire.
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Patrick Renaud

2022 cependant semble vouloir réorganiser notre expérience du temps. Or cette réorganisation n’opère pas un retour à la normalité du temps, celui des travaux et des jours. Le tissu de 2022 est au contraire constitué à partir d’un assemblage d’apparitions du passé. Comme si le temps régressait. Comme si le disque du passé sautait et faisait jouer un air qu’on croyait révolu.

Par exemple, à partir de Montréal, au moment où j’écris ces lignes, s’organise une manifestation étudiante qui est à la fois un acte de mémoire du Printemps étudiant de 2012 et un prolongement de la lutte pour l’un des idéaux politiques qui hantent la modernité québécoise depuis les années 1960, soit la gratuité scolaire. Les rues sont saturées de rouge, à nouveau. Des slogans enfouis dans nos corps depuis dix ans résonnent dans l’espace de la ville, à nouveau.

Puisque l’Histoire aime multiplier les ironies, nous apprenions aussi que Jean Charest, l’ancien premier ministre libéral québécois qui a été éjecté du pouvoir par ce même mouvement étudiant il y a dix ans, effectue un retour en politique. La politique a elle aussi ses propres fantômes.

La tentation de Saint-Antoine (circa 1501) du peintre Jérôme Bosch.

Le retour de la guerre

Mais bien sûr, le marqueur le plus frappant de ce temps de la revenance, est le retour tragique de la guerre en Europe. Le cauchemar que vivent les Ukrainiens est l’occasion, pour l’Europe et pour l’Occident, d’un réveil brutal. Après près de quatre-vingt ans où a pu s’instaurer en Europe l’idéal d’une paix perpétuelle entre des nations assagies par la douceur du commerce et de la mondialisation libérale, peut-être cette paix n’était-elle qu’un rêve trop beau pour être vrai¹, ou une parenthèse trop exigeante pour qu’elle puisse durer.

La guerre revient. Les images de la guerre, aussi. Des villes ravagées. Des scènes de désolation que, jusqu’à tout récemment, on pouvait consommer grâce au cinéma et à ses fictions². Les plus âgés évoquent la Deuxième Guerre mondiale, voyant répétées aujourd’hui les horreurs d’hier. Ils revivent leur enfance.

La violence de ces images et de la situation est première et bien réelle. Mais elle est redoublée par l’impression que cette violence n’a plus sa place aujourd’hui, qu’elle devrait être chose du passé. Une amie, peu politisée, mais lucide, de dire: «Je pensais qu’on en avait fini avec ça». Et pourtant, ça revient. 

La guerre est, en générale, une «inversion habituelle des valeurs de la société» en ce qu’elle oblige au meurtre: il faut tuer³. D’où d’emblée son inhumanité. Mais cette guerre-ci est, en particulier, à la fois inhumaine, immorale et anachronique; ce qui ne fait qu’intensifier l’espèce de consternation généralisée que suscite cette guerre «à l’ancienne». 

Le présent brûle, le futur aussi

Or cette actualité traversée par le passé n’est pas sans conséquence dans la mesure où elle peut nous faire oublier que le futur est en train de se décomposer. Alors qu’éclatait la guerre en Ukraine, très peu d’attention médiatique a été portée à la publication du dernier rapport du GIEC qui, encore une fois, sonne l’alarme sur la question des changements climatiques.

Le rapport est sans équivoque: les effets des changements climatiques à la fois sur les écosystèmes et sur la vie humaine sont gravissimes. Et si rien n’est fait, ils n’iront qu’en empirant. Hoesung Lee, président du GIEC, de déclarer que «le changement climatique fait peser une menace grave et grandissante sur notre bien-être et la santé de la planète»⁴. Et cette menace deviendra de plus en plus «complexe» et «de plus en plus difficile à gérer». La maison brûle bel et bien, comme l’avait indiqué Greta Thunberg. Le GIEC le confirme, tout en indiquant qu’elle brûle beaucoup plus rapidement que prévu.

La clef de voûte de la lutte contre les changements climatiques est connue: une réduction rapide et forte des émissions des gaz à effet de serre. Ce qui passe nécessairement par une réduction drastique de notre consommation d’énergies fossiles. Or, sur cette question, nous n’en faisons pas assez. Le secrétaire général de l’ONU parle même, à ce sujet, d’une «abdication de leadership criminelle» de la part de nos dirigeants politiques⁵.

Certains dirigeants sont cependant plus «criminels» que d’autres. On peut penser à ces politiciens fédéraux⁶ qui essaient, dans le contexte de la guerre en Ukraine, de relancer l’idée de l’importance de développer des nouveaux pipelines canadiens pour contrer l’influence et l’importance du pétrole russe sur les marchés mondiaux. Crise, opportunité… Pensons aussi à la défense du projet d’exploitation offshore de Bay de Verde ici même à Terre-Neuve. L’actualité internationale devient donc l’occasion d’une nouvelle circulation de discours sur l’énergie qui doivent être dépassés et enfouis. 

Ces discours doivent être compris pour ce qu’ils sont: des vestiges du passé, des phrases anachroniques. Or ces anachronismes sont particulièrement dangereux dans la mesure où ils dessinent une image (fausse) d’une «transition» énergétique (faussement) «responsable» qui nous mène (en vérité) vers la catastrophe qui est déjà écrite dans l’atmosphère surcarbonisée, les forêts qui brûlent, les rivières qui s’assèchent et les espèces animales et végétales qui disparaissent. Bref, ces discours nous empêchent de voir que notre inaction présente structure la destruction du temps et de la vie.

Les personnes qui portent ces discours doivent également être vues pour ce qu’elles sont: des fantômes. Et le truc avec les fantômes, c’est qu’ils veulent rarement notre bien. Tirons-en les leçons. Écoutons plutôt la parole des vivants.


¹Voir l’intervention de Bruno Latour «Quelles entre-deux-guerres» publiée le 3 mars 2022 disponible en ligne.

²Je pense notamment à une des scènes du film Le Pianiste de Roman Polanski, où le personnage joué par Adrien Brody erre à travers les rues d’une ville complètement massacrée par les bombes.

³Pierre Conesa, «Comment arrive-t-on à la guerre?». Entrevue avec Thinkerview, disponible en ligne.

⁴Citation tirée du communiqué de presse du 28 février 2022 qui a accompagné la publication du rapport. Le communiqué est disponible en ligne.

⁵Intervention lors de la conférence de presse de la publication du rapport du GIEC. La transcription de l’intervention est disponible en ligne.

⁶Jean Charest et Pierre Poilievre, les deux principaux candidats dans la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, sont notamment «ouverts» à l’idée de construire des nouveaux pipelines. 


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