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Se rassembler pour mieux écrire

«Quels sont vos moteurs et vos inspirations pour écrire? Quels sont vos défis face à l’écriture de chanson en français?». C’est avec ces questions que la Québécoise Vanessa Borduas a accueilli les huit artistes participants à un atelier d’écriture de chanson, organisé à St. John’s le 23 et 24 mars dernier en partenariat avec le Réseau national des Galas de la chanson (RNGC). Coline Tisserand, journaliste-pigiste au Gaboteur, a participé à cet atelier en tant que musicienne amatrice et nous partage son expérience.
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Coline Tisserand

«La nature et le voyage», «l’amour», «les émotions fortes», «les relations personnelles et les rencontres du quotidien»… Les huit artistes présents, Frédéric Blouin, Cat Bowring, Adrian House, Maude Blanchet, Mary Barry, Claire Porter, Étienne Beaulieu et moi-même, commençons donc l’atelier avec un partage de nos sources d’inspiration et de nos défis. Histoire d’apprendre à mieux se connaître.

L’auteure-compositrice-interprète terre-neuvienne Mary Barry, connue pour ses compositions jazz, mentionne dès le début un défi qui l’habite depuis ces deux dernières années: l’isolement créé par la pandémie. «Depuis la COVID, j’écris tous les jours. Mais je suis quelqu’un qui s’inspire des relations humaines, et ma créativité est bloquée par cette solitude et l’absence de contact avec l’extérieur et avec d’autres artistes», témoigne-t-elle.

Les huit participants (de gauche à droite) Coline Tisserand (à genoux), Mary Barry, Étienne Beaulieu, Cat Bowring, Adrian House, Claire Porter, Frédéric Blouin, Maude Blanchet (à genoux) et l’animatrice Vanessa Borduas se sont réunis en présentiel pour deux jours d’écriture créative intensive. Photo: Vanessa Borduas

Se retrouver pour créer en vrai

Et justement, la première fois que la majorité de ces artistes francophones et artistes anglophones  – mais dont le français est la deuxième langue de création – se sont rencontrés pour un atelier de ce genre, c’était à travers un écran. Organisées en novembre 2020 et en février 2021 par Nathalie Gagnon, l’ancienne coordinatrice du Réseau Culturel Francophone de Terre-Neuve-et-Labrador de la Fédération des francophone de Terre-Neuve et du Labrador (FFTNL), les sessions d’écriture avaient rencontré un bon succès. «J’avais beaucoup aimé l’atelier avec Frédérick Baron [auteur-interprète et formateur pour ces ateliers]. Donc j’avais envie de recommencer l’expérience. C’est une belle occasion de pratiquer et de s’amuser avec la langue française tous ensemble!», estime le Québécois Étienne Beaulieu, connu surtout pour ses talents de batteur sur la scène musicale de St. John’s.

En ce début d’après-midi ensoleillé (et sans vent!), on sent donc une certaine fébrilité chez les artistes de pouvoir se retrouver tous ensemble, en vrai. Pendant deux journées de session de six heures, la salle au nom poétique de «The Cape Spear Room» du bâtiment The Lantern, située à dix minutes du centre-ville, va résonner des bruits de leur plume grattant sur le papier. «Ça fait du bien de pouvoir se rassembler en personne», souligne l’auteur-compositeur-interprète terre-neuvien Adrian House.

Ce dernier s’est également occupé de gérer la mise en place et l’organisation de ce projet d’atelier d’écriture, à la demande d’Erick-Louis Champagne, coordonnateur du RNGC et que l’artiste avait rencontré lors de son passage demi-finale du Festival international de la chanson de Granby (FICG) l’été dernier.

Le but de la RNGC, qui regroupe 11 provinces ou territoires membres, dont Terre-Neuve-et-Labrador par l’intermédiaire de la FFTNL, est «de soutenir et développer les artistes en chanson francophone dans les communautés de langue officielle en situation minoritaire au Canada». Étant donné que le poste de coordination au réseau culturel de la FFTNL était jusqu’ici vacant, Erick-Louis Champagne a soutenu la FFTNL en mettant en place cet atelier gratuit afin que les artistes d’ici «puissent bénéficier d’ateliers et d’accompagnement dans leurs projets en chansons francophones».

Pourquoi avoir décidé de faire venir l’artiste Vanessa Borduas, basée à Granby au Québec, pour animer la formation? «J’ai pensé à Vanessa parce qu’elle connaît bien les rouages de l’industrie. Artiste elle-même, elle a fait plusieurs types de résidences de création, et a été deux fois demi-finaliste au FICG. Elle a démarré sa boîte de production et elle porte plusieurs chapeaux culturels.»

Se jeter à l’eau

Avant sa venue sur la grosse Roche, Vanessa Borduas a annoncé la couleur aux participants: elle souhaitait «stimuler la créativité et explorer de nouvelles avenues dans la création pour sortir de ses patterns […]. Sous forme de divers jeux d’écriture, je veux vous amener ailleurs et vous faire sortir de votre zone de confort habituelle.» Sa ligne directrice? «Présenter des méthodes sous formes de jeux pour réveiller le muscle créatif. C’est dans cette optique que j’ai créé l’atelier, pour ramener ça au jeu, au fait de jouer avec les mots, de se laisser surprendre par des sources d’inspirations différentes que notre propre vécu».

Composer un refrain à partir d’une œuvre d’art, créer des constellations de mots, inventer des paroles sur une mélodie connue, rebondir sur une œuvre littéraire en chanson, ou encore écrire à partir d’histoires extérieures en utilisant un style cinématographique… Les exercices créatifs s’enchaînent de manière progressive pendant ces deux jours. «C’était une bonne progression, on commençait avec des jeux plutôt libres, avant d’ajouter plusieurs contraintes aux exercices proposés», commente l’artiste québécoise Maude Blanchet.

Des obstacles à la création, ces contraintes? «À chaque nouvel exercice, je me disais “je ne peux pas faire ça!” Finalement, j’ai lâché prise, je me suis dit qu’il fallait prendre des risques. J’ai mis les pieds dans l’eau, puis le genou… et la prochaine fois, j’irai jusqu’aux hanches!», plaisante Mary Barry. Finalement, ce sont justement «ces contraintes qui libèrent» la création, avance un autre participant.

«J’ai adoré l’expérience, surtout le partage entre les francophones et francophiles. Le groupe avait une grande écoute pour chacun, dans le respect», raconte Vanessa Borduas après son passage dans la capitale terre-neuvienne. Photos: La ptite Photographe

«Le goût de continuer à écrire ensemble»

Chaque période d’écriture créative est suivie d’une discussion et d’un partage des textes. La gêne du début, notamment pour les trois artistes anglophones terre-neuviens dont le français est leur seconde langue, s’efface rapidement pour faire place à des échanges constructifs et sans jugement.

Dans la salle, les accents québécois, terre-neuviens, saint-pierrais et français, se mêlent aux expressions terre-neuviennes anglaises. Ce mélange culturel et ce va-et-vient entre le français et l’anglais stimulent, faisant parfois naître des images poétiques à travers les textes, comme une chanson sur le Newfie Bullet, ce train terre-neuvien «dans la mélasse» faisant référence à l’expression «as slow as molasses» («lent comme de la mélasse»).

Vanessa Borduas a donc su créer un lieu propice à la confiance et au partage.  «Vanessa, et sa manière de livrer cet atelier, c’était franchement génial! Elle était bien préparée, organisée, son matériel varié, et ses feedback positifs et encourageants. […] Avant l’atelier je me sentais timide et intimidée – surtout d’être anglophone dans un atelier d’écriture en français – mais grâce à d’elle et sa façon de travailler, j’ai sauté dans ces eaux et affronté mes peurs», souligne Mary Barry. Elle ajoute: «Je suis vraiment fière de moi d’avoir participé à cet atelier et surtout de ces trois anglophones terre-neuvien.nes qui sont si dévoué.es à la langue française.»

Même son de cloche pour la chanteuse Cat Bowring, qui souligne «l’ouverture» et la «bienveillance» du groupe: «Je suis rentrée un peu repliée sur moi-même et suis ressortie épanouie. […] J’avais plusieurs projets d’EP l’an passé qui ont rencontré quelques barrages. Ces deux jours de déblocage créatif grâce aux astuces données par Vanessa et l’ouverture du groupe. Je suis remotivée!». De son côté, l’anglophone Claire Porter, qui définit sa musique comme «un mélange entre Judy Garland et Tom Waits», a finalement dépassé ses peurs face à l’écriture en français: «J’ai passé un moment fantastique à l’atelier. J’ai l’impression d’avoir beaucoup appris et d’avoir gagné en confiance. Je réalise que je suis capable de créer en français!».

Jeudi, 21h. Après ces douze heures d’atelier, les visages sont détendus et souriants, les peurs et les blocages créatifs semblent s’être estompés. «Bravo de se lancer là-dedans, vous êtes épatant. […] Merci d’avoir lâché prise», conclut Vanessa Borduas. Une idée est alors lancée par plusieurs participants: et si on se retrouvait régulièrement entre nous pour continuer ce cercle d’écriture en français? «Je crois que nous avons tous le goût de continuer à écrire ensemble», résume Mary Barry pour le groupe.

Ces deux jours de création marqueraient-ils donc la naissance d’un cercle d’écriture de chansons en français à St. John’s? À suivre…

Une histoire, mille angles

«Elle s’appelle Germaine, elle a 97 ans. Mère de 12 enfants, elle a aussi une ribambelle de petits-enfants et d’arrières-petits-enfants. Elle est née dans le bas du fleuve, dans les années 20, et a travaillé comme couturière. Si elle a encore toute sa tête, elle a perdu la vue il y a 20 ans, mais elle est encore capable de tricoter, grâce à ses souvenirs. Elle attend tranquillement que la mort vienne la chercher… Maintenant, à vous d’écrire deux couplets et un refrain pour cette histoire. Vous avez 30 minutes», lance la formatrice Vanessa Borduas.

Le but de ce jeu d’écriture est de réfléchir aux narrateurs possibles pour raconter cette histoire, et aux angles de la vie de Germaine sur lesquels on veut s’attarder dans les compositions. Une histoire, mais plusieurs angles. C’est un peu le même travail qu’en journalisme, où il faut choisir sous quel angle on aborde un enjeu ou on fait le portait d’une personne.

Après trente minutes, les artistes participants livrent leurs textes. Vanessa est émue de ces compositions pleines de poésie. «En fait, Germaine c’est ma grand-mère…Alors je suis émue d’entendre son histoire à travers vos chansons», révèle-t-elle. Cet instant de création l’a beaucoup touchée, et elle s’en souvient encore quelques jours après à l’atelier. «Mon moment fort, c’est la beauté des textes qui ont été écrits par tous, de voir que l’inspiration peut vraiment prendre différents chemins. J’ai beaucoup aimé le jeu des angles pour une même histoire, c’était riche et puissant.» Voici quelques textes issus de cet exercice de création.

La caravane a été conçue pour le projet Escale et contient tous les équipements (loge, toit, scène, matériel de sonorisation) clé en main pour des concerts à l’extérieur, n’importe où et n’importe quand! Photo: Page Facebook de Production Flèche

Une artiste pop aux chapeaux multiples

À 4 ans et demi, Vanessa Borduas commençait les cours de chants. À 14 ans, elle composait ses premières chansons. La Québécoise, qui a commencé jeune comme autrice-compositrice-interprète, est aujourd’hui à la tête de Production Flèche du haut de sa trentaine d’années. «J’ai créé ce label de production indépendant pour soutenir d’autres artistes indépendants comme moi, pour donner plus de moyens à ces artistes pour réaliser leur projet, leur offrir un équipe, un accompagnement», explique-t-elle.

Que ce soit comme artiste ou comme entrepreneuse, ses idées de projet ne manquent pas. Dernier projet en date de Production Flèche, la tournée Escale, née d’un projet de relance culturelle l’an dernier. L’idée? «Permettre aux artistes de jouer en post-pandémie et aux diffuseurs d’avoir un mode de diffusion clef en main, adapté à la distanciation grâce à des spectacles en plein air», explique-t-elle. Ainsi, une caravane toute équipée sillonne les routes du Québec et se transforme alors en scène pour accueillir divers spectacles en extérieur!  Une initiative qu’elle considère comme l’ «un des plus gros projets sur lesquels j’ai travaillé et investi du temps.»

Les moteurs d’écriture de l’autrice-compositrice-interprète, originaire de Granby? «Les émotions que je vis, mais souvent face à une situation externe de ma vie qui m’émeut, me choque, me shake.» Ainsi, parler d’elle dans ses chansons reste un défi. «J’aime mettre en lumière les autres, ce que j’observe, c’est donc un défi d’être transparente de ce que je peux vivre moi-même.» Vanessa Borduas travaille actuellement sur le projet «Échos», un projet de courts-métrages, qui vont être créés à partir de discussions et de rencontres entre citoyens, sur des thèmes comme la différence, l’inclusion, la santé mentale, des sujets tirés directement de quatre chansons de son mini-album.

La Granbyenne a aimé ce premier passage sur l’île de Terre-Neuve, et espère bien pouvoir y remettre les pieds un jour. «J’ai adoré mon court séjour, ce qui m’a frappé le plus c’est la gentillesse des habitants, le côté calme de la ville, les couleurs et l’océan.» Elle décrit la communauté francophone qu’elle a rencontrée comme «riche, belle et variée. Des francophones natifs, québécois, français, et francophiles, ça crée des échanges tellement  beaux et pertinents!»

Pour découvrir ses projets d’artistes, rendez-vous sur https://www.vanessaborduas.com/ ou sur sa page Facebook et Instagram (elle vient d’ailleurs de publier une story sur son passage dans la province).

Germaine par Claire Porter

Germaine tricote les chaussettes et chandails

pour ses enfants n’importe quelle taille

laine, coton, doux comme une aile

Germaine tricote les chaussettes et chandails

Germaine coud les chemises à manches longues

Elle crée sans s’arrêter avec le chiffon

Avec précision et toujours en forme

Germaine coud les chemises à manches longues

Les enfants de Germaine ont froid aujourd’hui

Elle est partie du monde pendant la nuit

Âgée avec grâce, sortir dans la nuit

Les enfants de Germaine ont froid aujourd’hui

Germaine par Cat Bowring

L’année 20 l’a vue naître

Au bas du fleuve les pieds dans l’eau

Rêvant belles toilettes

Elle en a même fait son boulot

Malgré toutes les années

On peut toujours compter sur elle

Et elle donne sans compter

Elle est toujours aussi belle

Depuis 20 ans peut-être

Elle se contente de compter

Les yeux par la fenêtre

Elle enfile toutes les rangées

Sans parler de mal-être

Elle ne compte plus les années

Son pendule va peut-être

Juste s’arrêter de tourner

Germaine par Maude Blanchet

On avait des doigts de fée

Pour faire des robes de soirée

Ou des draperies pour toute la maisonnée

Un jour, de nouveaux patrons

Nous demandent des vestons

Pour aller défendre des idées

On montait à Montréal, direct sur la Main

Acheter aux commerçants exilés

Des canevas de combat pour des linceuls à la chaîne

Maintenant tu gardes les yeux fermés,

Et moi les mains loin du métier

Tu tisses des mémoires et touches les fibres

Pour les prochains à prendre le train

J’ai mis la clé dans la porte de l’atelier,

Le jour où mes mains n’avaient plus de trembler

Et que tes yeux ne voulaient plus nous éclairer

Auprès de la batture, tu laisses ton cœur battre

Tranquillement au gré des marées

Les enfants du village viennent nous livrer

Les messages de nos enfants éloignés


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