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Chronique à temps perdu: L’intelligence radicale du rapport Parfrey-Davis

Au mois de novembre dernier, je proposais un rapprochement entre la grisaille de l’automne et la lumière grise projetée par certains mots que nous utilisons pour décrire une conjoncture politique. Je prenais en exemple la manière par laquelle Moya Greene, dans son rapport, traçait les traits d’un paysage sombre, sans éclaircies autres que celles rendues possibles par les sacrifices de l’austérité.
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Patrick Renaud

Le rapport comportait une très courte section dédiée au système de santé qui proposait de réduire de 25% les «subventions de fonctionnement octroyées aux régies régionales de la santé». Cette recommandation avait grandement attiré l’attention des médias lors de sa publication. Et ce, avec raison: comment était-il possible à la fois d’assurer un niveau acceptable de services et de soins pour une population vieillissante tout en administrant des coupes budgétaires à ce point draconiennes?

La leçon d’anatomie du Dr Tulp (1632) du peintre Rembrandt.

Cette section faisait référence au rapport et aux recommandations à venir du groupe de travail Health Accord NL, présidé par le Dr. Patrick Parfrey et Soeur Elizabeth Davis. Moya Greene projetait par avance l’orientation qu’allait – et devait, selon elle – prendre ces recommandations en disant que «l’équipe Health Accord NL [était] la mieux placée pour [..] assurer la mise en œuvre» de ces coupes draconiennes.

Une lecture comptable de la situation

Cette projection est cependant remise en doute ces jours-ci alors que le rapport Parfrey-Davis a été publié le 18 février dernier. En fait, le rapport lui-même s’avère être un apport précieux à la discussion publique parce qu’il articule une vision qui rompt avec celle défendue par le rapport Greene.

Mme Greene décrivait dans son rapport la situation du système de santé de la province en termes décidément comptables. Elle y faisait état à la fois de l’augmentation drastique des coûts du système et du fait que «les indicateurs et les résultats en matière de santé de Terre-Neuve-et-Labrador sont généralement parmi les pires enregistrés au Canada».

Une telle mise en scène peut difficilement déboucher sur autre chose qu’une évidence: nous payons trop pour notre système de soins et «les systèmes et les processus doivent changer» afin de payer moins

En ce sens, la recommandation principale du rapport était d’effectuer un virage technologique majeur afin de généraliser la télésanté et la médecine à distance. L’avantage premier de ce virage serait bien sûr de faire baisser les coûts d’infrastructure et d’opération du système de santé. 

Mme Greene réussit ainsi un véritable tour de force dans la mesure où la solution qu’elle propose se veut un équilibre parfait entre l’efficacité d’un système, les coûts (minimisés) de ce système et l’image d’un système et de sa modernité

Remonter aux causes

Le rapport, Notre province, notre santé, notre avenir, quant à lui construit sa proposition d’une toute autre manière. Bien qu’il prenne lui aussi acte de l’augmentation drastique des coûts du système de santé au cours des dernières décennies, il tente de le comprendre à partir d’un autre chiffre, d’un autre fait

Les rédacteurs du rapport font en effet remarquer qu’alors que les coûts du système de santé ont augmenté de 232% depuis 1980, les dépenses dites «sociales», quant à elles, n’ont augmenté que de 6%; une divergence qu’ils jugent «extrême».

D’emblée l’articulation de ces deux «faits» permet à Dr. Parfrey et Sr. Davis d’ouvrir un champ de réflexion plus large et plus riche que celui de Mme Greene: à la fois au niveau du diagnostic et au niveau de la solution.

Au niveau du diagnostic, il s’agit de montrer que l’augmentation drastique des coûts n’est pas tout simplement dû à l’inefficacité du système ou à l’état d’arriération technologique de la province en termes des pratiques de soins. 

Cette augmentation découle bien plutôt de l’évolution démographique d’une population particulièrement vieillissante, mais aussi, et surtout, d’un réel déficit de santé des citoyens de la province comparativement au reste du pays: espérance de vie plus basse, taux de suicide qui a triplé depuis les années 1980, proportion importante de «personnes âgées souffrant de trois maladies chroniques ou plus». 

Or ce réel déficit de santé n’est pas une creatio ex nihilo. Il a ses causes qui sont sociales. Comme le rappelle sobrement le rapport: «Nous savons que l’endroit où nous naissons, vivons, grandissons, mangeons, faisons de l’exercice, apprenons, travaillons et jouons influence notre santé.» L’influence sociale est même de loin, le facteur le plus déterminant afin de rendre compte de notre état de santé; bien plus que notre génétique ou la qualité du système de santé.


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Alors que le rapport Greene s’enfermait dans les limites comptables du regard budgétaire, le rapport Parfrey-Davis permet de retracer l’explosion budgétaire d’un système à un déficit général de santé qui renvoie lui-même à un déficit social. Santé et conditions matérielles d’existence sont intimement liées.

Cette richesse au niveau du diagnostic a bien sûr un impact au niveau de la solution proposée qui se décline sur deux plans. Certes, il faut améliorer le système de santé. Mais surtout, il faut transformer les conditions matérielles d’existence; notamment en s’attaquant à l’insécurité liée à la nourriture et au logement. Le rapport propose même la mise en place d’une forme de revenu garanti pour tous. Le problème précis de la santé ouvre sur une solution politique globale.

Le rapport Parfrey-Davis est un document rigoureux et lumineux dans sa capacité à rendre compte de la santé comme étant un phénomène social réellement complexe. Et il est la démonstration que la rigueur analytique ne nous condamne pas à la grisaille de l’austérité, mais qu’elle peut déboucher sur une vision politique à la fois intelligente et radicale. 

Il revient à nous, citoyens, de s’assurer que le premier ministre Andrey Furey n’ait d’autres choix que de reconnaître l’intelligence radicale de cette vision et la pauvreté analytique et politique de celle qui est proposée par Mme Greene. 

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