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Chronique à temps perdu: Le monde saturé de la guerre et trois de ses personnages

Alors que la pandémie semble vouloir se retirer au fur et à mesure que tombent les restrictions sanitaires, et alors que nous sentons que, peut-être, nous commeņons (enfin!) à revenir à la normale, à revenir au monde d’avant, l’actualité intervient et nous replonge dans un avant inattendu.
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Peinture: Anxiété (1894) du peintre Munch

Patrick Renaud

Ce monde d’avant n’est pas celui de ce qui a été soustrait de l’ordinaire de nos vies au cours des deux dernières années: les rassemblements privés, les rapprochements spontanés et insouciants des corps et des visages; bref, toute cette texture vivante et sensuelle du présentiel. Ce monde d’avant est, en fait, antérieur à celui que nous espérions. Nous sommes retombés dans l’avant de l’avant: le monde de la guerre et de ses violences.

La réaction morale quant à l’agression russe, quant au déconfinement de ses troupes, est impressionnante. Les marches de solidarité se multiplient partout. Les drapeaux ukrainiens se diffusent sur les photos de profil sur nos réseaux sociaux. Les couleurs nationales de l’Ukraine, le bleu d’un ciel pur et le jaune des champs fertiles, saturent l’espace visuel d’oeuvres d’art et même le tissu des vêtements que certains choisissent de porter en public. On chante l’hymne national ukrainien lors d’événements sportifs locaux. Même le mot «poutine», de par son homonymie hasardeuse avec le nom du président russe, en vient à être disqualifié. On ne mange plus une «poutine», mais une frite-fromage-sauce.

Un monde médiatique saturé

L’ampleur de cette réaction s’explique certes en partie par la gravité des fautes qu’il s’agit de condamner: les attaques militaires contre des civils, le viol flagrant du droit international, la mise en danger d’installations nucléaires, la cynique «stratégie de négociation» du gouvernement russe. La liste est longue. 

Or cette réaction, qu’on pourrait dire totale puisqu’elle circule librement dans tous les aspects de nos vies, s’explique également de par la forme particulière qu’a pris la couverture médiatique de l’événement. Et cette forme est celle, excessive, de la saturation.

Après deux ans pendant lesquels l’espace médiatique a été complètement occupé par la crise de la pandémie, pendant lesquels la réalité elle-même est devenue pandémique, nos médias persistent, signent et prolongent ce mode de construction de l’actualité autour d’un seul et unique événement qui prend toute la place. Après la pandémie, la guerre. 

Il ne s’agit pas ici de blâmer tel et tel média de couvrir ou de parler de cette guerre. Il s’agit bien plutôt de constater que les médias ne font pas que communiquer innocemment les nouvelles du jour, mais qu’ils construisent, à coup de mots et d’images, le monde dans lequel nous vivons. Les médias en somme ne donnent pas accès à l’objectivité du monde, ils la construisent. 

Or du même coup, puisque ces constructions médiatiques du monde s’adressent à nous, qu’elles nous interpellent, il faut bien voir que ces constructions produisent, de par le fait même, diverses formes de dispositions ou de réactions possibles à ce monde.

Trois personnages

Face à ce monde saturé, une première disposition possible est celle de l’anxiété. Anxiété provoquée par les images de la guerre, par les récits de personnes qui fuient la ville ou le pays qu’elles aiment. Anxiété qui s’enflamme également à l’idée d’une contagion de la guerre au niveau mondial. 

Anxiété qui, puisque nourrie par le flux d’images qui saturent nos écrans et nos têtes et puisqu’elle concerne des événements totalement hors de notre contrôle, ne peut pousser qu’à un sentiment paralysant d’impuissance et à une forme de désespoir. Anxiété qui prolonge bien sûr l’anxiété pandémique et l’éco-anxiété qui se vit dans l’ombre d’un futur qui brûle trop vite, comme l’indique le dernier rapport du GIEC, publié à la fin du mois de février.

Le monde, pour l’anxieux, est à la fois trop proche et trop loin: trop proche parce qu’il suscite toutes les craintes quant à un danger qui est , à portée de main; trop loin parce qu’en même temps, il se rétracte hors de la portée d’une quelconque action possible.

Une seconde disposition possible est, au contraire, celle de l’hyperactivité. Le monde est tout autant saturé, mais il demeure hyperdisponible, à portée de main. Toutes les dimensions de la vie peuvent devenir l’occasion d’une action signifiante. L’exemple de la poutine évoqué plus haut est en ce sens parlant: certaines personnes voient la guerre dans leur frite sauce

Une dernière disposition est plus intéressante. Le monde saturé par l’événement en vient à appeler la personne à non seulement agir, mais à aller jusqu’à risquer sa vie. Des articles de presse faisaient ainsi état de dizaines de milliers de ressortissants étrangers, dont de nombreux Canadiens, désirant se rendre en Ukraine pour se battre. En quelque sorte, ce n’est plus le monde qui est hyperdisponible, c’est l’individu qui le devient.

L’exemple le plus frappant est certainement celui de ce jeune homme français, Paul, qui a traversé l’Europe et les frontières pour se battre contre les Russes «avec son sac et sa bible», «parce qu’à part ça, il n’y a pas grand chose qui pourra [le] sauver des balles». La solidarité ici prend les traits extrêmes du sacrifice appréhendé que seul Dieu peut empêcher.

L’anxieux paralysé, le militant hyperactif, le héros sacrificiel. Trois figures qui émergent au sein du monde tel qu’il nous est présenté par les médias. Dans ma prochaine chronique, je m’intéresserai à la figure du héros sacrificiel qui, paradoxalement, parle peut-être le mieux de l’état de nos sociétés et de ceux et celles qui y vivent.


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