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Chronique à temps perdu: Disposer d’une église

Le 20 janvier dernier, je lisais dans un article de la CBC NL que la basilique Saint-Jean-Baptiste pourrait être vendue afin que l’Archidiocèse de St. John’s puisse être en mesure de payer les compensations financières qu’il doit aux multiples victimes d’abus sexuels commis par plusieurs de ses responsables religieux.
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Patrick Renaud

La possibilité même de cette mise en vente provoqua en moi un mélange de sentiments contradictoires. Tout d’abord, un sentiment de justice: finalement, ils vont payer pour ce qu’ils ont fait, après toutes ces années. Un sentiment primaire, mais justifié; un sentiment aveugle. Mais aussi, je ressentis quelque chose comme un désarroi, le sentiment d’une perte ou d’un deuil, que je ne pouvais pas m’expliquer.

Bien entendu, la basilique a été désignée comme étant une structure patrimoniale enregistrée en 1988 pour sa valeur tant religieuse, historique et esthétique. En ce sens, les quelques personnes qui fantasment de voir la basilique détruite ou de la voir transformée en condos seront nécessairement déçues. Thank God!

Ainsi, les risques d’atteinte à la structure même de la basilique sont plutôt minces. Ce qui est en jeu n’est donc pas le lieu lui-même: l’objet architectural lui-même, ses murs de pierre, ses vitraux immaculés; ce qui est en jeu est sa signification et son usage.

La possible vente de la basilique peut être l’occasion de réfléchir à cette signification et à cet usage.

Photo: Rose Avoine-Dalton

La tension intrinsèque d’un lieu

Une église, toute église, de par le sens même du mot «église», porte en elle l’idée d’un lieu collectif. «Église», du grec ekklesia, désigne, en Grèce ancienne, un lieu de rassemblement. En ce sens, un parc public est une église. Tout un chacun, n’importe qui, s’y présente, s’y rassemble, pour jouir également d’un même espace. Pensez au Parc Bannerman lorsqu’il fait beau l’été.

Mais le mot «église» en est venu, historiquement, à désigner des espaces où, justement, ne se rassemble pas n’importe qui. L’étymologie plus ancienne de ekklesia renvoie à l’idée d’être «appelé», d’être «convoqué». Se rassemble ainsi quiconque est appelé, ou convoqué, à l’exclusion de tous les autres qui, eux, n’ont pas été convoqués.

En Grèce ancienne, à Athènes, l’église était le nom de l’assemblée des citoyens, à l’exclusion de tous les autres: femmes, enfants, esclaves et étrangers. Et l’église chrétienne est le nom de l’assemblée des croyants et des baptisés, à l’exclusion des incroyants et de ceux qui ne se conforment pas à l’enseignement moral de l’Église.

Comment s’approprier une église

Une église, comme lieu, est ainsi en quelque sorte prisonnière d’une tension entre cette assemblée de n’importe qui et ce rassemblement de ceux seuls qui sont appelés ou convoqués. Ou plutôt, elle peut sans cesse être poussée dans l’une ou l’autre de ces deux orientations contraires.

Certains souhaiteraient vivement que l’espace de la basilique soit convertie – sans mauvais jeu de mots – en un espace dédié à des programmes jeunesse, un centre communautaire, pourquoi pas un musée.

La richesse de cette proposition est double. D’une part, la basilique pourrait ainsi découvrir à nouveau une de ses vocations premières, soit celle d’être au service de la communauté toute entière. D’autre part, comme l’indique un commentateur, «ce serait une fin appropriée pour un bâtiment/lieu qui par le passé a amené son lot de misère et de dommage à notre communauté».

La basilique aurait ainsi non seulement une fonction sociale, mais également une fonction symbolique forte: le symbole d’une communauté qui ne relègue pas les blessures du passé dans le creux de l’oubli et qui réussit à s’approprier ces lieux teintés de souffrance pour en faire des lieux de partage, de joie, d’entraide; de transfigurer le mal en bien. Bref, de faire ce que la théologie appelle un miracle.

La suggestion de ce commentateur me semble riche également puisqu’elle reconnaît, implicitement du moins, ce dont notre société manque cruellement: des espaces réellement publics, des lieux dont le principe est d’être accessible à n’importe qui.


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La fonction du silence

Ceci étant dit, il ne faudrait pas oublier que paradoxalement, outre cette fonction de rassemblement, l’église est également traversée par une autre fonction; une fonction que l’on pourrait dire antisociale. Car l’Église n’est pas seulement un centre communautaire, mais il est également un lieu sacré. Et le sacré n’est pas un espace social parmi les autres. Le sacré est bien plutôt un lieu à part de la société. Il se définit en s’excluant du profane.

L’église est en effet un lieu où on peut échapper aux rythmes et aux bruits du monde, un lieu de lenteur et de silence. Un lieu où on peut échapper à la vitesse des images qui défilent pour nous en proposer des plus modestes et des moins spectaculaires; des plus ennuyeuses peut-être: une icône, une peinture, un vitrail traversé par la lumière du soleil.

Sans s’attarder à la question de croire ou non au dogme religieux, il est important de voir ce que l’espace d’une église (ou d’un temple quelconque, ou d’une bibliothèque) permet comme expérience; quel écart il permet au sein même de la vie de tous les jours. L’expérience d’un silence qui nous parle sans bavardage. L’expérience d’une immobilité qui s’oppose aux mouvements incessants de nos corps occupés et préoccupés.

Une appropriation publique d’une église ne me semble pas devoir oublier cette fonction. Une fonction qui n’est pas religieuse, mais spirituelle. Car le silence d’une église, habité par ce je-ne-sais-quoi qu’on nomme «mystère», n’appelle ou ne convoque pas seulement le croyant, mais il appelle toute personne qui a besoin d’un moment à soi et d’échapper au monde. Il convoque n’importe qui.

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