Histoire, Loisirs, Tous

Des jeunes femmes du passé à l’honneur 

Chaque année, l’organisme à but non lucratif Heritage NL lance un appel aux citoyens de la province pour désigner des Terres-Neuviens et Labradoriens dont le parcours mérite d’être souligné et célébré. Cette année, les projecteurs se sont braqués sur le travail des outport girls, ces jeunes femmes issues des communautés rurales qui ont travaillé comme domestiques dans la première moitié du 20ème siècle, contribuant grandement  à la vie sociale et économique de la province.
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Marie-Michèle Genest

Histoire et patrimoine au féminin

Peut-être êtes-vous déjà tombés sur un cliché en noir et blanc de votre mère, de votre grand-mère ou d’une grande-tante vêtue d’un tablier, arborant un visage adolescent, et tenant dans les bras une serpillère ou un bébé qui n’était pas le sien. Peut-être vous ont-elles déjà narré leurs histoires de jeunesse, leur séjour dans la «grande ville», les soirées dansantes entre amies ou les nombreuses heures passées à laver les vêtements et à faire la popote pour des familles plus aisées ou pour un membre du clergé.  Si vous connaissez l’une de ces femmes, sachez qu’elle est maintenant reconnue comme une personne exceptionnelle du passé (les «Exceptional People from the Past»)!

Photo: Jennifer Burk (Unsplash)

Cette nomination, qui s’inscrit dans le cadre du programme provincial de commémorations historiques, a été rendue possible grâce à la férue d’histoire Ellen Power. Il faut voir son regard s’illuminer lorsqu’elle parle de ces jeunes femmes et de leur apport à la province, à la sueur de leur front et à l’huile de leur coude.  «J’ai fait ce choix car je réfléchissais à ce qui m’intéressait dans la culture et l’histoire de Terre-Neuve, et je trouvais que les femmes étaient sous-représentées», reconnaît celle qui était stagiaire chez Heritage NL lorsqu’elle a proposé ce sujet. 

Même si Ellen Power a grandi dans une famille qui valorise l’histoire et le folklore, elle ne connaît aucune femme qui a occupé cette fonction au siècle dernier. Toutefois, ce travail était si commun que de nombreuses familles terre-neuviennes ont pu lui partager moult anecdotes et photos à ce sujet, ce qui lui a d’ailleurs permis de créer un document de recherche qu’elle a présenté lors d’une courte cérémonie virtuelle tenue le 8 mars dernier par Heritage NL. Un petit clin d’œil en hommage à ces vaillantes domestiques à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

Du travail invisible au travail rémunéré

Alors que les femmes accomplissent des tâches dites «invisibles» depuis des millénaires, cette opportunité qu’elles avaient d’être enfin rémunérées pour faire valoir leur savoir et leurs compétences en dehors des murs de leur maison leur a permis de connaître une certaine autonomie financière et sociale, avant la grande étape du mariage. «Les gens pensent souvent que les femmes n’ont jamais travaillé à l’époque ou qu’elles travaillaient seulement comme femmes au foyer, mais ils ne réalisent pas quel impact ce travail rémunéré a eu aussi bien pour l’économie de la province que dans la vie personnelle de ces femmes», relate Ellen Power.  

Grâce à cette soudaine mobilité, certaines jeunes filles ont enfin pu saisir l’opportunité de quitter leur village pour découvrir de nouveaux horizons, que ce soit dans les plus grandes villes de la province ou dans la capitale. Certaines d’entre elles ont même été appelées à voyager plus loin, au Canada, sur la côte est américaine ou à Saint-Pierre-et-Miquelon.

Entre désenchantement et empowerment 

Bien entendu, l’histoire des outport girls n’est pas que rose. Certains récits oscillent entre traumatismes et indépendance. Les plus chanceuses d’entre elles étaient envoyées dans de bonnes familles, respectueuses et permissives. Certaines femmes ont même poursuivi leur carrière de domestique au-delà du mariage, et ce, jusqu’à leur retraite. Toutefois, certaines filles, encore enfants, ont été retirées contre leur gré de l’école et déracinées de leur milieu de vie pour travailler à des centaines de kilomètres de leur maison, pour des patrons qui les traitaient en esclaves, et où les abus de toutes sortes étaient monnaie courante. 

Pour un salaire mensuel pouvant atteindre jusqu’à 35$, on attendait de ces jeunes femmes qu’elles fassent le ménage, le lavage, la cuisine, le raccommodage, le gardiennage d’enfants, le jardinage, la cueillette de petits fruits, et même le séchage du poisson. La quasi-totalité de leur rétribution était destinée à leur famille, qui comptait sur cet argent pour mettre du pain sur la table. Toutefois, quelques filles privilégiées pouvaient garder une partie de leur pécule, ce qui leur permettait d’aller aux vues ou de participer à des soirées dansantes. 


Cette exposition au monde du travail rémunéré a fait naître chez certaines domestiques une prise de conscience et elles n’ont pas hésité à dénoncer haut et fort leurs piètres conditions de travail. «Elles ont plaidé leur cause aussi, elles n’ont pas eu peur de s’exprimer tout haut à une époque où c’était inhabituel pour les femmes de le faire, et c’est quelque chose que je trouve admirable», avoue Ellen Power, une admiration bien sentie dans la voix. Même si, en 2022, le travail domestique n’est plus autant valorisé, il demeure que ces femmes font partie intégrante de l’histoire de la province et ont pavé la voie à de nouvelles revendications au féminin.


Pour plus d’information (en anglais): https://heritagenl.ca/discover/provincial-historic-commemorations-program-designations/outport-girls-and-women-in-domestic-service/


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