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La manifestation

Le 8 janvier dernier, une poignée de personnes se rassemblent à l’extérieur d’une clinique de vaccination à St. John’s afin de manifester contre la vaccination massive. Les autorités de la clinique en question, jugeant qu’elles ne peuvent pas assurer la sécurité des employés et des citoyens venant se faire vacciner, décident de fermer boutique pour la journée. Deux jours plus tard, en réponse à cet incident, le gouvernement provincial annonce son intention de légiférer afin d’interdire les manifestations à proximité des cliniques de santé et des écoles.
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Patrick Renaud

Chronique à temps perdu

Si l’incident a fait beaucoup parler, suscitant colère, indignation et dédain, l’annonce gouvernementale a, quant à elle, semblé clore le débat: à ce «problème», le gouvernement avait trouvé la «solution»: légiférer. Et il n’y avait rien à en redire.

Ainsi, malgré le lien de confiance fragile entre la population et la classe gouvernante, celles-ci font ici front commun face à une figure dangereuse et indésirable, soit celle de l’antivaxx. Le ministre de la Justice alla même jusqu’à dire que cet effort législatif répondait à une véritable menace: «Même si nous n’avons vu que quelques manifestations, nous ne voulons pas attendre que quelque chose de malheureux se produise…Nous voulons être proactifs.» 

Comme si ces quelques manifestations désorganisées et isolées risquaient de gagner en puissance et en influence; comme si elles cachaient, en leur sein, le risque d’une violence et d’un désordre à venir. 

Pourquoi légiférer?

Bien que je n’aie aucune sympathie pour la cause défendue par ses manifestants, cette volonté de légiférer et la réception somme toute consensuelle de cette volonté me laissent pantois; et ce, pour deux raisons.

Tout d’abord, il y a lieu de s’interroger sur la nécessité d’un tel acte législatif. Répond-il en effet à un réel problème social? L’annonce gouvernementale nous dit qu’il est important, à la vue de cet incident, de légiférer afin de «balancer le droit de manifester pacifiquement et le droit individuel d’accès à des soins de santé». Or pourquoi cette nécessité de «balancer» le droit de manifester pacifiquement à la lumière d’une manifestation qui, elle, ne semblait pas l’être, pacifique? 

En effet, plusieurs manifestants n’ont pas respecté les consignes sanitaires élémentaires (port du masque, distanciation sociale…). Certains se seraient même également rendus coupables d’intimidation physique et verbale en tentant d’empêcher certaines personnes d’entrer dans la clinique. Ces gestes sont pourtant, en eux-mêmes, sanctionnables par la loi. Les policiers présents auraient très bien pu intervenir, distribuer des amendes ou arrêter ceux ou celles qui auraient commis de tels gestes; ce qu’ils n’ont pas fait.

Ainsi, considérant que les forces de l’ordre aient déjà le dispositif légal nécessaire leur permettant d’intervenir, il me semble difficile de justifier la volonté du ministre de légiférer sur le droit de manifester en tant que tel. En effet, pourquoi «balancer» un «droit de manifester pacifiquement» alors que dans le cas qui nous intéresse, les manifestants, justement, ne manifestaient pas pacifiquement, mais faisaient autre chose.

Un droit inquiétant

Ensuite, en voulant légiférer, le gouvernement perpétue une confusion malheureuse et inquiétante entre l’incident à proprement parler (les gestes répréhensibles) et l’occasion de l’incident (la manifestation). Je dis «inquiétante» parce que cette confusion participe à l’élaboration, dans l’imaginaire public, d’une attitude négative quant au fait même de manifester; une attitude négative et suspicieuse quant au fait même d’exercer un droit politique.

Cette suspicion quant au fait même de manifester est déjà grandement répandue et elle se manifeste à différents niveaux. Dans le cas de Matt Barter, étudiant qui manifesta en silence au côté de la présidente de l’Université Memorial, cette suspicion amena plusieurs à voir dans ce silence immobile une forme de harcèlement et d’intimidation. 

Cette suspicion se manifeste aussi à travers l’écart de langage usuel utilisé pour désigner tel ou tel mouvement de grève comme «prenant en otage» la population ou un segment de clientèle. 

Elle se manifeste également à travers la judiciarisation de la contestation sociale, comme ce fut le cas pour des militants autochtones qui s’opposaient et s’opposent toujours à certains pans du Projet Muskrat Falls. 


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Cette suspicion se révèle finalement dans la construction imaginaire d’un archétype du manifestant. Archétype qui circule librement dans le corps social. Le manifestant devient un «chiâleux» «en manque d’attention», une personne «atteinte d’un trouble mental», un «sans-emploi» «qui a beaucoup trop de temps libre et qui ne sait pas quoi en faire», un «idiot» «violent» qui «cherche la confrontation et le conflit».

Les manifestants deviennent ainsi des personnages à la fois inférieurs de par leur «idiotie» ou leur manque de rationalité, et inquiétants de par leur potentiel violent et anarchique. Des personnages qu’il faut donc surveiller, dont il faut se méfier et qui perdent du coup leur titre de citoyens pouvant prendre part aux affaires de la cité.

L’image qui se dégage de ces exemples est celle d’une société qui défend le droit de manifester dans l’abstrait, mais qui se méfie de ceux qui oseraient l’exercer. 

Cette méfiance présente s’explique probablement en partie par le fait que la manifestation vise à faire voir les divisions sociales et à s’opposer au cours normal des choses. En ce sens, elle est une activité qui ne peut que détonner avec le besoin d’unité et de solidarité en ces temps qui demeurent incertains et avec l’espoir dominant d’un «retour à la normale».

Or on ne revient pas à la normalité. On la construit, notamment à travers des gestes, des mots et des manières de voir. La normalité qui vient en est une où certaines formes traditionnelles d’expressions politiques auront perdu en légitimité et en acceptabilité. Et cela ne devrait pas nous laisser indifférents.

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