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Le moment est-il venu de tenir des états généraux?

Dans la foulée de la Journée de la francophonie à Terre-Neuve-et-Labrador, célébrée le 30 mai, Le Gaboteur diffuse cette lettre ouverte signée par Patrick Bourdeau et parue dans l’édition papier du 20 mai 2019. Depuis 30 ans, Patrick Bourdeau a
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Dans la foulée de la Journée de la francophonie à Terre-Neuve-et-Labrador, célébrée le 30 mai, Le Gaboteur diffuse cette lettre ouverte signée par Patrick Bourdeau et parue dans l’édition papier du 20 mai 2019.

Depuis 30 ans, Patrick Bourdeau a goûté à tous les paliers de systèmes éducatifs de milieux minoritaires et de milieux communautaires, en région rurales et urbaines. Dans cette missive, il partage des inquiétudes quant à la francophonie terre-neuvienne et labradorienne et lance un appel à la mobilisation. 

Bonjour à tous chers francophones de Terre-Neuve-et-Labrador (TNL),

Je vis et travaille à Terre-Neuve-et-Labrador depuis 10 ans et jusqu’à aujourd’hui, je ne me suis jamais exprimé publiquement, préférant me concentrer sur mes responsabilités professionnelles. Si je prends aujourd’hui la parole, c’est que je suis inquiet pour notre francophonie. Mes inquiétudes se centrent sur quatre éléments principaux; le sentiment d’appartenance, la fierté, la saine gestion et le leadership.

1. Le sentiment d’appartenance

Je crois sincèrement que la francophonie n’appartient à personne, mais à ceux et celles qui s’y identifient. Comment créer un sentiment d’appartenance chez nos pairs si nos décideurs ne semblent pas reconnaître que les citoyens s’exprimant ou vivant en français sont d’ethnies diverses et, que peu importe leur accent, le français les unit?

Le sentiment d’appartenance ne se lie-t-il pas à l’adhésion à une langue commune, plutôt que construit autour de personnes morales? Dans une perspective où il est vrai que nous vivons dans une francophonie diversifiée, comment engager nos communautés à la cause commune, celle de la survie et du développement du fait français dans notre province?

Je suis inquiet. Je suis inquiet, parce que les orientations politiques de nos organismes que je perçois oublient plusieurs enjeux influençant le développement de notre francophonie. Chaque discours que j’entends est construit autour de la notion de communautés francophones et acadiennes auxquelles j’ai moi de la difficulté à m’identifier. Où suis-je dans tout ça? N’est-elle pas là la racine de l’insécurité linguistique chronique?

Je regarde les organismes de notre francophonie se dissocier les uns des autres. Je vois l’Université Memorial assimiler le département de français dans un nouveau département nommé : Department of Modern Languages, Literatures and Cultures. Moi aussi, je lis dans les médias à propos des différentes crises qui affectent nos petits organismes communautaires et éducatifs de la province. Notamment, j’entends ici et là les insatisfactions des membres de ma communauté, je vois des amis partir pour des raisons économiques et, malheureusement,  je vois notre francophonie s’effriter d’année en année. J’ai des craintes, vraiment!

2. La fierté

Depuis mes tout débuts en milieux minoritaires, j’ai toujours cru en une devise; celle où pour nous faire entendre, il faut être fiers. Cette fierté doit se refléter à travers les efforts de tout un chacun à l’assiduité, l’ordre, la propreté et à des relations saines et transparentes.

On nous regarde, on nous épie et, parfois même, on nous jalouse à propos de notre créativité à être ce que nous sommes et à l’exprimer haut et fort. Mais cela a un prix! Nous avons ce droit démocratique de crier, mais pour le faire, il faut être sans reproches. 

Nous n’avons droit à aucune demi-mesure, car chacun de nos faits et gestes est scruté de près. Tout écart de conduite ou erreur de nonchalance aura, tôt ou tard, une influence négative provenant de la majorité. Soyons fiers, investissons-nous dans l’image que nous projetons et faisons partager notre fierté avec nos concitoyens de la majorité.

3. Une saine gestion

À mon avis, un des grands dangers de vivre en milieu minoritaire, c’est le manque de rigueur attribuable à la gestion des fonds publics et à la clarté de nos objectifs. De plus, les déchirements entre les organismes francophones au cours des dernières années et les demandes de financement tous azimuts ont tous une influence négative sur la perception du milieu majoritaire. Selon moi, il est très dangereux d’alimenter cette perception négative à notre égard : les organismes publics et communautaires francophones n’ont d’autre choix que d’être extrêmement stratégiques et méthodiques dans la gestion de leurs finances.

Personnellement, je n’irai jamais à la guerre avec des soldats malades. Autrement dit, tout écart de conduite, crise publique ou erreur d’orientations stratégiques ne feront qu’accentuer l’isolement de notre culture.

4. Le Leadership

Quel est l’objectif commun des Franco-Terre-Neuviens? Il y a plus de 30 ans, les francophones de la province avaient une cause à cœur : la création d’écoles d’enseignement en français. Leurs batailles ont conduit à création du Conseil scolaire francophone provincial et à la reconnaissance dans la Loi scolaire de 1997 (School Act 1997).

Mais aujourd’hui, quel est le nouvel objectif commun? Qui prendra le flambeau? Actuellement, j’ai beaucoup de questions sans réponses et j’en suis attristé. Est-ce normal que je sois attristé? Selon moi, oui!

Parlant de cause commune, je conviens que la perpétuation d’une langue, c’est fatigant. Je l’ai vécu tous les jours de ma carrière. C’est une bagarre incessante. En fait, la perpétuation d’une langue et de ses cultures, c’est du tout ou rien. Il ne doit jamais y avoir de demi-mesures. Si nous gagnons, nous célébrons, puis nous attaquons le prochain dossier. Si nous n’obtenons pas ce que nous voulons, nous devons nous battre sans relâche pour atteindre nos objectifs. Assurer la survie et le développement du fait français, c’est la bataille d’une vie en milieu minoritaire, croyez-moi.

Qui prendra le flambeau? Je constate que les crises de plusieurs de nos organismes francophones des dernières années ont fait en sorte que les gens, nos bénévoles, se sont désengagés. Je les comprends, je suis moi aussi perdu à ce propos. J’entends des francophones de langue maternelle de racines et d’ethnies diversifiées ainsi que des anglophones et allophones, ceux-ci croyant au français, qui vivent les mêmes craintes que moi.

En retour, je vois deux systèmes éducatifs florissants dans les domaines du français langue première et de l’immersion. J’entends le français sonner dans mes oreilles dans les commerces, les cafés et discothèques. Je vois des anglophones chanter en français et danser sur nos airs traditionnels.

Ces gens sont prêts à se battre pour la perpétuation de notre langue et de ses cultures. Comment allons-nous les chercher, ces gens qui croient au français? Quelles sont les stratégies politiques pour m’engager moi, le simple francophone?

Enfin, pour aller plus loin, je regarde les défis économiques de la province tout en appréciant la diversification de notre francophonie et je me dis : à quand le moment, où tous ensembles, nous nous identifierons à cet objectif qui nous engagera tous et chacun à faire front commun?

Vers des états généraux?

Sommes-nous rendus à entamer des démarches d’états généraux provinciaux impliquant nos chercheurs, nos organismes communautaires et économiques, nos systèmes éducatifs, nos artistes et, surtout, nos pionniers terre-neuviens et labradoriens qui ont le français gravé dans l’tchœur…

Je souhaite ardemment ces états généraux. Il serait peut-être même temps de se lancer dans l’aventure avant que notre français s’éteigne à petit feu et que soyons assimilés! Et ces états généraux, j’ose l’espérer, mettront la table à nos objectifs communs et notre prochaine cause commune.

Ici, il faut aussi apprécier le bilinguisme qui est essentiel dans notre société d’aujourd’hui. À partir d’un système éducatif d’immersion française en plein essor et, surtout, des efforts d’immigration de gens venus d’ailleurs ayant des racines francophones diversifiées, notre objectif commun ne pourrait-il pas être de devenir la deuxième province officiellement bilingue? C’est un projet de 30 ans, j’en conviens… Mais il faut partir de quelque part.

D’ici là, mon souhait le plus cher est que cette lettre écrite avec mon coeur de francophone soit le départ d’échanges et de discussions franches et respectueuses, et que mon « JE » se transforme en « NOUS ».

— Patrick Bourdeau, parent s’identifiant à titre de Franco-Terre-Neuvien

(Cette lettre a été publiée dans Le Gaboteur du 20 mai 2019)

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