Féminisme et philosophie: entrevue avec Elizabeth Hill

Il y a un lien entre le monde universitaire et le genre, et Elizabeth Hill, du département de philosophie de l’Université Memorial (MUN), le met en lumière pour les lecteurs du Gaboteur. Pour approfondir la discussion sur le focus de l’édition du 5 octobre sur le genre et la politique (ou pour commencer pour vous), Le Gaboteur a mis en ligne cette interview. Bonne lecture!

Entrevue réalisée par Patrick Renaud

 

Elizabeth Hill est étudiant dans le département de philosophie à MUN.

À Memorial se déroule ces temps-ci l’événement Soapbox Science, dédié à la question de la place des femmes dans les sciences. Comment résumeriez-vous la «question» de la place des femmes dans les sciences? Est-ce seulement une question de nombres – ne pas avoir assez de femmes dans ces domaines? Est-ce une question de culture? Comment comprendre qu’il y ait toujours une si grande disparité sexuelle dans ces champs professionnels?

La question des nombres doit être posée à partir d’une remise en question plus générale de la culture. Il n’y a pas de différence inhérente entre les hommes et les femmes au niveau de leur compétence dans ces champs. Même chose pour ce qui est de leur intérêt pour les sciences. Les recherches actuelles le confirment amplement. C’est seulement avec l’âge, et les effets de la socialisation, que cette parité s’efface.

Pour ce qui est de la philosophie, Cheshire Calhoun, dans un article lumineux, décrit très bien le problème. Il y a une image culturelle de la philosophie comme étant une discipline pour hommes, et une représentation masculine du philosophe. On peut penser à la fresque de Raphaël de L’école d’Athènes, ou à tous ces portraits de philosophes connus: Nietzsche, Sartre, Marx, etc. 

De plus, il y a cette représentation de la pensée comme étant une activité froide, rationnelle, individuelle. Or, la femme est représentée comme étant émotionnelle, relationnelle, etc. Donc se développe l’idée qu’une femme ne peut pas être philosophe, de par sa nature même! Il faut comprendre que ces représentations sont le fruit d’un travail culturel de codification des genres et des disciplines qui s’est fait sur le long terme en Occident. Un tel partage entre le masculin (singulier, actif, rationnel) et le féminin (pluriel, passif, émotionnel) remonte à Aristote et les pythagoriciens il y a plus de 2500 ans! Mais ce partage opère toujours aujourd’hui, y compris dans les sciences.

Si on veut résoudre ce problème de la place des femmes dans les sciences, il faut changer nos images culturelles de qui peut être philosophe ou scientifique. Il faut tenter de rendre ces champs égalitaires et, considérant l’état malheureux des choses, il faut agir de manière explicite et volontariste. Il faut inviter plus de femmes lors des colloques. Il faut faire en sorte qu’au moins 50% des conférenciers invités soient des femmes. Il faut travailler agressivement à changer l’image de qui est philosophe. Il faut faire en sorte que la présence féminine dans ces disciplines ne soient plus rare ou surprenante; la normalité étant un des signes d’une égalité atteinte.

Il y a une volonté d’attirer plus de femmes dans les sciences. Très tôt dans son parcours scolaire, il y a des programmes visant à exposer les jeunes filles aux sciences, aux mathématiques, à l’ingénierie, etc. Pensez-vous que ces programmes soient utiles? 

Absolument! Mais en même temps, ce n’est pas suffisant. Comme je l’ai mentionné plus haut, en bas âge, l’intérêt des jeunes filles est au rendez-vous. C’est après que ça se gâte! C’est comme si les jeunes filles étaient amenées à croire qu’il y a une incongruité entre la féminité d’un côté et les sciences et la philosophie de l’autre. Le gros du travail doit se faire au niveau universitaire et professionnel.

Pouvez-vous parler de ce qui serait particulier à la philosophie? Quelles difficultés particulières y existe-t-il pour les femmes qui veulent s’épanouir dans cette discipline? 

Comme je l’ai dit plus haut, on peut retracer cette exclusion du féminin hors de la philosophie occidentale jusqu’à ses tout débuts en Grèce ancienne, mais ces associations symboliques persistent encore aujourd’hui. Les femmes sont encore perçues comme étant émotionnelles, tandis que les hommes, eux, seraient logiques et rationnels. En réalité, les femmes et les hommes sont à la fois émotionnels et rationnels, mais cette perception symbolique persiste malgré tout…

Il y a ensuite, les effets de cette perception symbolique. Un homme silencieux sera perçu comme étant sage et réfléchi, alors qu’une femme silencieuse sera considérée comme étant timide et incompétente. Ainsi, pour être prise au sérieux en philosophie, une femme doit s’affirmer et être vocale, au risque de passer pour agressive et d’être pour cette raison dépréciée. C’est la parfaite illustration de ce qu’est l’exclusion: sa parole et son silence sont tous deux malvenus et dévalorisés. 

Et c’est sans parler du problème criant de l’harcèlement sexuel. Il y a beaucoup d’hommes qui nous voient comme des intruses, ou pour qui notre présence est conditionnelle à leur propre plaisir. Il faut donc constamment se battre pour être prise au sérieux à titre de collègue et d’étudiante plutôt que comme une possible conquête sexuelle ou amoureuse…

Peut-être est-ce trop personnel, mais pouvez-vous décrire des exemples où vous avez senti cette dévalorisation des femmes que nous discutons? 

Les situations les plus claires pour moi sont celles où j’ai dû interagir avec des professeurs qui devenaient inappropriés. Mes collègues masculins peuvent s’asseoir et prendre quelques verres avec des professeurs célèbres et avoir une conversation lumineuse et enrichissante intellectuellement. Tandis que pour moi, avec ces mêmes professeurs, la conversation prend un virage malheureux et inapproprié. J’ai dû apprendre à constamment négocier avec ces remarques désobligeantes afin de ramener la conversation à quelque chose d’intéressant. Cette expérience de négociation est malheureusement typique.

Pouvez-vous nous parler du projet Women and Philosophy que vous avez fondé l’année dernière?  

Absolument! L’année dernière j’ai fondé un groupe pour femmes en philosophie sur le campus. L’idée m’est venu d’un atelier pour femmes en philosophie ancienne à l’Université Humboldt à Berlin. L’expérience m’a marquée parce que c’était la première fois que je faisais de la philosophie dans une salle pleine de femmes. J’ai pris conscience combien c’était aliénant de constamment se sentir minorisée dans son propre domain et de constamment se sentir comme une imposteuse ou une intruse. Et ces sentiments sont tellement normalisés qu’il m’a fallu, pour m’en rendre compte, me retrouver dans un contexte où cette aliénation était totalement absente. 

J’ai décidé de reproduire ce contexte à Memorial pour des femmes qui sont soit inscrites à la majeure en philosophie, soit tout simplement intéressées par la philosophie. L’idée était de rassembler des étudiantes du premier cycle avec des étudiantes des cycles supérieurs afin qu’elles puissent discuter et s’entraider. Plus généralement, il s’agissait de bâtir un réseau de soutien et une communauté. Je pense que cette aspect communautaire est primordial pour les femmes en philosophie afin de progresser vers la parité et de changer la culture philosophique.

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