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En reprise – Kubasonics : de la musique ukrainienne à Terre-Neuve

Le groupe Kubasonics a été honoré de trois prix lors du Gala MusicNL tenu le 15 octobre 2017 à St.John’s. L’ensemble créé par le musicien et ethnomusicologue Brian Cherwick a reçu ces prix dans les catégories Groupe de l’année, Meilleur album Folk

Le groupe Kubasonics a été honoré de trois prix lors du Gala MusicNL tenu le 15 octobre 2017 à St.John’s. L’ensemble créé par le musicien et ethnomusicologue Brian Cherwick a reçu ces prix dans les catégories Groupe de l’année, Meilleur album Folk/Trad de l’année de l’année pour « Kubfundland » et Artiste de l’année – Choix du public Overcast.  Monsieur Cherwick avait accordé une entrevue au Gaboteur au lendemain du lancement de « Kubfunland ». Voici, en reprise, les propos recueillis par Aude Pidoux et publiés dans notre édition du 24 avril 2017. 

Kubasonics : de la musique ukrainienne à Terre-Neuve

Parmi les parents de l’École des Grands-Vents de Saint-Jean se cache un grand musicien multiinstrumentiste. Arrivé d’Edmonton il y a quelques années avec sa femme, professeure de folklore à l’Université Memorial, et ses quatre enfants, le musicien et ethnomusicologue Brian Cherwick a apporté dans ses valises de nombreux instruments traditionnels ukrainiens et la musique énergique qui l’anime. Son groupe de speed-folk, Kubasonics, dans lequel jouent notamment ses deux plus grands enfants, vient de sortir un nouveau disque, « Kubfunland ».

Aude Pidoux

Brian Cherwick. Photo : Mamdouh Alfourary

D’où est née votre passion pour la musique ?

Je viens d’une famille d’origine ukrainienne : mes arrière-grands-parents sont nés en Ukraine et mes grands-parents sont nés au Canada ou y sont arrivés très jeunes. Dans ma famille, tout le monde faisait de la musique : mon père, mon grand-père, mon oncle… C’est probablement avec ce dernier qu’est née ma passion. Mon oncle était musicien professionnel. Quand j’étais petit, j’allais à ses répétitions et à ses séances d’enregistrement. Très tôt, j’ai commencé à jouer de la flûte, puis du violon. Vers 13 ans, je me suis essayé à l’orgue et vers 15 ans, je jouais régulièrement avec un ensemble lors de fêtes ukrainiennes ou de mariages.

Ensuite, j’ai découvert le tsymbaly, un instrument traditionnel ukrainien à cordes qui ressemble un peu à l’intérieur d’un piano. Comme je jouais d’autres instruments, mes parents avaient plus ou moins décidé que mon frère jouerait du tsymbaly. Mais il était beaucoup plus intéressé par le hockey ! Alors j’ai hérité du tsymbaly et j’ai appris à en jouer. À l’âge de 21 ans, le chœur dans lequel je chantais est parti pour une tournée en Ukraine. C’est là que j’ai découvert plusieurs instruments traditionnels ukrainiens – je les ai tous achetés, je les ai ramenés au Canada, et j’ai appris seul à en jouer petit à petit.

La musique ukrainienne au Canada a-t-elle beaucoup évolué au fil du temps ?

Oui, et c’était d’ailleurs le sujet de ma thèse de doctorat. Au Canada, la musique ukrainienne a été beaucoup influencée par les musiques d’Amérique du Nord. On distingue plusieurs étapes dans son évolution. Le premier changement est apparu avec l’arrivée des disques. Tout à coup, les gens pouvaient écouter de la musique ukrainienne dans leur salon, en mettant un disque ; et petit à petit, ils en sont arrivés à penser que ce qui était enregistré sur les disques était la seule manière de jouer cette musique. Une autre évolution concerne les instruments. Au début, les Ukrainiens du Canada ne jouaient que du violon, du tsymbaly et des percussions. Puis le saxophone ou encore l’accordéon et d’autres instruments ont été intégrés dans la musique.

Mais le plus grand changement remonte peut-être aux années 1960, avec l’arrivée du rock. À l’époque, un duo a commencé à avoir beaucoup de succès : ils chantaient de la musique country et western, mais en ukrainien. Puis ils ont aussi chanté des chansons des Beatles en ukrainien ! Ils ont rencontré un énorme succès et de nombreux autres groupes les ont imités par la suite. Parallèlement, toute une industrie de la musique ukrainienne s’est développée au Canada. En effet, l’Ukraine étant dans l’Union soviétique, les Ukrainiens du Canada n’avaient que très peu de contact avec les Ukrainiens d’Ukraine. Ils ne pouvaient pas aller en Ukraine pour acheter des disques, ils ne pouvaient pas faire venir de musiciens ukrainiens au Canada. Les Ukrainiens du Canada ont donc dû produire leur propre musique.

Est-ce que la musique ukrainienne d’Ukraine est très différente de celle du Canada ? Et comment les Ukrainiens d’Ukraine perçoivent-ils la musique des Canadiens d’origine ukrainienne ?

Après la fin de l’URSS et de la censure, beaucoup de musiques différentes se sont développées en Ukraine. Les Ukrainiens d’Ukraine sont d’excellents musiciens, capables de jouer de tout. Pour eux, la musique ukrainienne du Canada est un peu étrange, parce que la langue au Canada n’a pas évolué comme la langue en Ukraine. Ainsi, pour eux, les paroles des chansons canadiennes sont rédigées dans une langue ancienne, semblable à celle qu’on parlait en Ukraine il y a cent ans ! En outre, depuis les années 1980, la musique ukrainienne du Canada n’a pas beaucoup évolué. Le style n’est donc pas très contemporain.

Quant à la musique de Kubasonics, elle est considérée un peu étrange aussi bien par les Ukrainiens du Canada que d’Ukraine. Beaucoup d’Ukrainiens du Canada ne retrouvent pas leur musique traditionnelle habituelle, comme les valses ou les polkas, dans nos chansons et ça ne leur plaît pas. Je ressens parfois une forme de résistance au changement chez eux. Quant aux Ukrainiens d’Ukraine, ils ont souvent oublié certaines traditions. Un jour, j’ai donné un concert à Kiev et j’ai joué du bandura, une sorte de guitare traditionnelle ukrainienne. Après le concert, les gens sont venus vers moi me demander d’où venait cet instrument. Je leur ai dit : « Ça vient d’ici ! ». Mais ils étaient très étonnés.

Finalement, la musique qu’on fait avec Kubasonics remporte plus de succès auprès des non-Ukrainiens que des Ukrainiens. Ils aiment le côté exotique et différent, l’énergie et le son de notre musique. Comme le note ma femme : en Alberta, j’étais un musicien ukrainien. Mais ici à Terre-Neuve, je suis un musicien qui joue de la musique ukrainienne, et les autres musiciens m’accueillent comme un des leurs.

Vous parlez ukrainien avec vos enfants et votre femme a grandi en Ukraine. Mais d’une manière générale, comment se vit la culture ukrainienne au Canada aujourd’hui. Est-ce que l’appartenance identitaire reste forte ?

R- L’immigration ukrainienne au Canada s’est fait en vagues successives : d’abord avant la Première Guerre mondiale, puis pendant l’entre-deux-guerres, après la Deuxième Guerre mondiale, et enfin après la fin de l’URSS. Beaucoup de jeunes Ukraino-Canadiens gardent donc une connexion forte avec l’Ukraine. Et souvent, ils préfèrent la musique d’Ukraine que la vieille musique ukrainienne du Canada. Il y a désormais beaucoup d’échanges entre le Canada et l’Ukraine. Des stars ukrainiennes font des concerts ici, et certaines personnes en Ukraine apprécient la vieille musique ukrainienne du Canada. Il y a notamment un groupe, dans l’Ouest de l’Ukraine, qui m’a demandé de leur envoyer de vieilles musiques que j’avais collectées. Ils jouent maintenant de la musique ukraino-canadienne !

On estime à plus d’un million le nombre de Canadiens d’origine ukrainienne. Même si la langue s’est un peu perdue, dans les Prairies, beaucoup de gens la parlent encore. Il existe des écoles d’immersion bilingues ukrainien-anglais. Beaucoup d’organisations de loisirs pour les enfants, comme les éclaireurs, proposent des programmes en ukrainien, des camps d’été, des activités culturelles. Et la danse ukrainienne remporte un énorme succès. En Alberta, il y a plus d’enfants qui pratiquent les danses ukrainiennes que le hockey ! Comme me l’a écrit un ami professeur qui fait des recherches sur le sujet, pour les enfants, les danses ukrainiennes sont un bon moyen de faire de l’exercice, et pour les ados, c’est une manière de rencontrer des filles ! D’ailleurs beaucoup de couples de danseurs se sont mariés.

En habitant à Terre-Neuve, est-il difficile pour vous de maintenir les traditions ukrainiennes dans votre famille ?

Depuis qu’elle s’est installée au Canada, ma femme est devenue plus ukrainienne qu’en Ukraine. En Ukraine, elle était tout simplement cosmopolite. Et quand nous étions en Alberta, conserver les traditions ukrainiennes allait de soi : c’était facile à faire, parce qu’il y a beaucoup de magasins, d’églises ou de quartiers ukrainiens. Étonnamment, c’est en arrivant ici, où il y a très peu d’autres Ukrainiens, que ma femme a découvert l’importance de transmettre nos traditions. Nous parlons donc ukrainien à la maison, nous célébrons les fêtes ukrainiennes, nous cuisinons des plats ukrainiens, et nous jouons bien sûr de la musique ukrainienne en famille.

 

Les Kubasonics lors de la présentation de « Kubfunland » chez Fred’s Records avec, de gauche à droite : Paul Bendsza, Darren Browne, Jacob Cherwick, Brian Cherwick, qui joue du tsymbaly, Matt Hender et Maria Cherwick. Photo : Mamdouh Alfouary

 

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