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Les mémoires de Marcella Cormier: Quand la petite histoire rejoint la grande

Terre-Neuve-et-Labrador, c’est bien plus que que le bleu, le rouge, le jaune et le blanc qui figurent sur le drapeau de la province. L’identité de ses habitants se décline en une multitude de teintes, pas toujours perceptibles à première vue. Ce sont ces réalités plurielles que dépeignent, à travers leur histoire personnelle, une vingtaine d’auteurs dans l’ouvrage Land of Many Shores: Perspectives from a Diverse Newfoundland and Labrador, paru le 30 septembre dernier aux éditions Breakwater Books. Parmi ces essais en anglais, on découvre l’histoire francophone de Marcella Cormier.
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Marie-Michèle Genest

À travers ces quelque 300 pages, on y découvre diverses voix, souvent marginalisées, de personnes terre-neuviennes et labradoriennes relatant leurs différences, qu’elles identitaires, culturelles, physiques, sexuelles ou linguistiques. Parmi ces témoignages se trouve celui de Marcella Cormier. Dans son essai «Les Franco-Terreneu-
viens: Ces mémoires, aussi, sont les miennes», elle nous ouvre tout grand les portes de son identité, de son héritage familial et de sa communauté.

Se dévoiler pour se souvenir

Marcella Cormier affirme ne pas aimer parler d’elle-même. Pourtant, c’est la voie qu’elle a choisi d’emprunter pour nous partager son histoire. Une histoire jalonnée de doutes, d’embûches, mais aussi de résilience, d’affirmation, de gratitude et d’espoir pour une communauté linguistique et culturelle toujours vivante, bien qu’elle représente la plus petite minorité francophone de tout le pays. «Grandir en appartenant à une minorité linguistique de notre province n’a pas été sans défis, mais mon droit de naissance, auquel je me suis obstinément accrochée, est le phare qui m’a jusqu’à présent guidé dans le voyage de ma vie» [traduction libre, p. 148], écrit-elle.

Un exercice d’écriture difficile, mais nécessaire donc, pour cette femme qui puise ses racines à DeGrau, au Cap-Saint-Georges, «la seule municipalité officiellement bilingue de la province» [traduction libre, p.153], précise-t-elle. À la fois lettre d’amour, plaidoyer et hommage, son essai se veut un honnête et vibrant témoignage qui souligne la force et la combativité des quatre générations de Cormier qui l’ont précédée, qui ont lutté pour que leur descendance puisse vivre en français, la tête haute et libre.

«Mais la langue n’est pas comme le sang. Elle peut se perdre en une génération, voire moins», [traduction libre p. 152]. À travers son texte, l’autrice y fait aussi un devoir de mémoire. Il n’y a pas si longtemps, dans la province, la langue française était synonyme de honte, rappelle-t-elle. Interdite d’usage dans les classes des écoles de la péninsule de Port-au-Port, elle devait être cachée, chuchotée, tue. C’est surtout grâce à la force et au soutien de la communauté qu’elle doit sa survivance. Alors que la génération de son père a vécu l’humiliation dans le système éducatif, Marcella Cormier est coordonnatrice au Conseil scolaire francophone provincial (CSFP), qui fut créé en 1998. Elle a porté le chapeau de directrice à l’École Saint-Anne de Grand’Terre. D’ailleurs, elle souligne dans son texte que l’éducation joue maintenant un rôle de premier ordre pour la survie du français et de l’identité franco-terreneuvienne.

«Les générations qui m’ont précédée se sont obstinées et ont fait beaucoup de bruit pour qu’aujourd’hui, je puisse parler ma langue et pratiquer ma culture avec fierté», raconte la Franco-Terreneuvienne Marcella Cormier dans ses Mémoires [traduction libre, p. 153].
Photo: Courtoisie Breakwater Books

Passer le flambeau

Au fil des lignes, l’autrice nous décrit une identité qui fluctue, évolue, mais qui se solidifie aussi au fil du temps. Ni Acadienne, ni Française, ni Québécoise, Marcella Cormier doit jour après jour réaffirmer son identité franco-terreneuvienne auprès de ses concitoyens anglophones, et même auprès des autres francophones du Canada, encore étonnés de la réelle existence de ce peuple qui subsiste en dehors des livres d’histoires.

Elle convie d’ailleurs les gens à fouler la péninsule de Port-au-Port, à prendre part aux soirées rythmées par les notes de l’accordine, à venir entendre leur français vieux de 200 ans, teinté de mots anglais, acadiens, bretons et mi’kmaq: «Je vous invite à passer du temps sur la péninsule de Port-au-Port pour ses paysages, ses gens, sa musique, sa nourriture, sa langue. Vous entendrez du français vieux de plusieurs centaines d’années, de l’anglais qui sonne français, du français parsemé de mots anglais. Un régal pour les linguistes» [traduction libre, p. 156].

Avec bienveillance, elle tend la main à ses pairs qui sont parfois portés à se comparer à d’autres francophones, à douter de la validité de leur accent, de leur syntaxe, et qui seraient tentés de succomber à la loi du plus grand nombre en délaissant leur français. Se définissant comme une alliée au sein de sa communauté, elle l’encourage à célébrer sa couleur distincte, à embrasser son unicité. Tout comme son père Mark et ses aïeux, Marcella Cormier est une passeuse de flambeau. Et si la flamme a pu vaciller à certains moments de l’histoire, elle ne s’est jamais éteinte. Grâce au souffle inépuisable de gens dévoués, cette flamme pourra continuer à éclairer la route pour les générations de Franco-Terreneuviens à venir.

«Les Franco-Terreneuviens: Ces mémoires, aussi, sont les miennes», dans Land of Many Shores: Perspectives from a Diverse Newfoundland and Labrador, édité par Ainsley Hawthorn, sorti le 30 septembre 2021, Breakwater Books.

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