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Il y a 70 ans, Terre-Neuve devenait province canadienne

Terre-Neuve confédération

Il y a longtemps que l’actuelle directrice et rédactrice en chef du Gaboteur s’intéresse à Terre-Neuve-et-Labrador. Bien avant de prendre les commandes du journal francophone provincial, Jacinthe Tremblay, alors journaliste pigiste, retraçait l’histoire référendaire de Terre-Neuve qui deviendra le 31 mars 1949 la 10e province canadienne. Son reportage, publié en 1999 dans le magazine québécois L’actualité à l’occasion du 50e anniversaire d’adhésion de Terre-Neuve à la Confédération canadienne, est toujours d’actualité, 20 ans plus tard.

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À chacun son référendum

Par Jacinthe Tremblay

 

Il y a 70 ans, les Terre-Neuviens sont devenus canadiens lors d’un vote à l’arraché : 52,3 %. L’ historien Peter Neary avait 10 ans lorsqu’il a perdu son pays à l’issue du référendum du 22 juillet 1948. Terre-Neuve, jusque-là dominion britan­nique tout comme le Canada, allait de­venir la 10e province canadienne.

« Le choc a été terrible pour mes pa­rents, qui souhaitaient plutôt une union économique avec les États-Unis », relate l’auteur de Newfoundland in the North Atlantic World, 1929-1949. « Ce résultat était d’autant plus difficile à accepter qu’il avait quelque chose d’irréversible. Les Terre-Neuviens ne pouvaient pas dire, comme René Lévesque fera un certain soir de mai 1980 : “À la prochaine fois…” »

En 1869, lorsque, pour la première fois, le Canada invite Terre-Neuve à devenir une province, il essuie un refus non équi­voque des Terre-Neuviens lors d’une élection référendaire. The Anti Confedera­tion Song, chanson écrite pour l’occasion, résume leur état d’esprit : « Aucun étranger ne peut posséder un pouce de notre île natale. Son visage est tourné vers l’An­gleterre, et son dos, vers le golfe. Appro­che à tes risques, Loup canadien. » En 1892, c’est au tour de Terre -Neuve de courtiser Ottawa, sans succès. Mais la crise économique et la Deuxième Guerre mondiale auront raison des résistances.

Au début des années 30, Terre -Neuve a le même statut que le Canada, l’Aus­tralie et la Nouvelle-Zélande, tous d’anciennes colonies britanniques. Mais son économie est mal en point : la mise sur pied, à la fin de 19e siècle, d’un réseau de chemin de fer a coûté cher. La dette frôle les 100 millions de dollars. Terre-Neuve est au bord de la faillite.

À la même époque, elle tente de ven­dre le Labrador au Canada pour 100 mil­lions de dollars, sans résultat. Et malgré les demandes de Londres, le Canada re­fuse d’aider sa voisine. En 1933, toutes les tentatives de redressement du nouveau gouvernement terre-neuvien – la crise a eu raison du précédent – échouent. Londres est sa seule bouée de sauvetage. L’Empire accepte de venir en aide à son ancienne colonie, mais exige en retour les pleins pouvoirs sur ses affaires. Les institutions démocratiques sont suspen­dues; Terre-Neuve est sous tutelle.

À compter de 1934 et jusqu’en 1949, l’île est dirigée par une commission formée de trois représentants de l’Angleterre et de trois Terre-Neuviens, tous choisis par le gouvernement britannique. Londres pose deux conditions au rétablissement de l’autonomie gouvernementale : le retour à une situation financière viable et une demande claire en ce sens de la part de la population.

En 1941, le gouvernement enregistre des surplus budgétaires et accorde même à l’Angleterre des prêts sans intérêt pour soutenir l’effort de guerre. Malgré tout, Londres tarde à dissoudre la commission. En 1944, le gouvernement britanni­que décide plutôt de mettre en place une Convention nationale consultative, élue par la population, afin de décider de l’avenir de l’ile. « Sous des apparences d’impartialité, la Convention était en fait, pour Londres, un véhicule destiné à promouvoir la Confédération», dit l’historien Jeff Webb. Londres s’est d’ailleurs gardé le dernier mot sur la question référendaire, et y a ajouté l’option canadienne, à l’encontre de la majorité des membres de la Convention.

Ses 45 membres sont élus le 21 juin 1946. Parmi eux, Joseph R. Smallwood, ancien organisateur syndical, journaliste et animateur de radio. C’est un ardent défenseur de l’adhésion de Terre-Neuve à la Confédération canadienne.

Un mois après le début des travaux de la Convention, la radio nationale com­mence la diffusion des débats. Ceux-ci seront présentés chaque soir de la se­maine pendant… 16 mois! Tous ceux qui avaient la radio – environ une famille sur cinq – étaient au poste. Dans les villages côtiers, on se réunissait pour en­tendre les délibérations. Smallwood jubi­lait. « Il a utilisé la Convention pour promouvoir l’adhésion de Terre-Neuve à la Confédération. Il s’adressait toujours directement aux auditeurs. De leur côté, les partisans du retour à l’autonomie gouvernementale multipliaient les procédures pour empêcher l’option cana­dienne d’apparaître sur les bulletins de vote », raconte Jeff Webb, qui a étudié le rôle de la radio pendant cette période.

Le principal rival, Peter Cashin, an­cien ministre des Finances de l’île, fait du retour à l’autonomie gouvernementale une condition préalable à toute union, ce que Londres ne semble pas prêt à accor­der. « Je vous dis qu’il existe actuelle­ment une opération, une conspiration vi­sant à vendre – et j’utilise le mot ven­dre en toute connaissance de cause – ce pays au dominion du Canada », scande­-t-il d’une voix solennelle dans un de ses discours mémorables.

Le camp de Cashin domine la Con­vention, mais il est divisé. Un de ses lea­ders, Chesley Crosbie (le père de John), préconise l’union économique avec les États-Unis. Déjà, en 1909, Terre-Neuve avait conclu une entente de libre-échange avec son grand voisin du Sud. Londres, sous les pressions d’Ottawa, avait bloqué l’accord.

Le projet d’entente avec le Canada est alléchant. Il comporte une solution au fi­nancement des dépenses courantes de la future province. En compensation de la disparition des droits de douane, qui représentent 75 % des revenus de Terre-Neuve, Ottawa s’engage à lui verser per­pétuellement huit millions de dollars par année. Le gouvernement fédéral accepte même de prendre la dette à sa charge, tout en laissant l’île à ses surplus.

L’offre d’Ottawa contraste radicalement avec ses positions antérieures. Selon Peter Neary, la Deuxième Guerre mondiale est l’élément déclencheur du virage. Le Canada se rend compte qu’il a besoin de Terre-Neuve pour sa défense. Pendant la guerre, ses troupes occupent cinq bases militaires, dont celle de Gosse Bay, au Labrador. Les États-Unis en possèdent deux, à Stephenville et à Argentia, dans le sud de l’île. « Rien ne met plus le Canada en appétit que l’intérêt des Américains, dit l’historien. Ottawa ne voulait pas se retrouver avec un autre Alaska, à l’est, cette fois», résume-t-il.

Un premier référendum a lieu le 3 juin 1948. Les Terre-Neuviens accordent 44,6 % des voix au gouvernement responsable (statut de dominion), 41,1 % à la Confédération et 14,3 % au statu quo. (L’union économique avec les États-Unis n’a pas été retenue, car elle n’est pas une option constitutionnelle.) Comme au­cune proposition n’est majoritaire, un deuxième référendum a lieu le 22 juillet. Cette fois, le choix est plus limité : l’adhé­sion à la Confédération canadienne ou le retour au gouvernement responsable tel qu’il existait en 1933.

Cette formulation est dévastatrice. « Vous savez ce que signifiait le gouver­nement responsable en 1933, dit Small­wood : la crise, la destitution, le chômage, la maladie. Vous vous dites sans doute : “J’ai souffert, alors je suis prêt à souffrir encore.” Donc, vous voterez pour le gou­vernement responsable », ironise-t-il.

De son côté, il vante les bienfaits de la Confédération : allocations familiales, assurance-chômage, pensions pour les vétérans, etc. « Nous devons cesser de considérer la misère comme une cala­ mité», lance-t-il.

Le futur premier ministre veille à tous les aspects de la campagne. Il recrute le caricaturiste du Globe and Mail pour illustrer le journal The Confederate. Il multiplie les discours à la radio natio­nale. Il sillonne l’île en voiture, à pied et en avion. Les deux derniers jours avant le référendum final, il prononce 69 dis­cours! « C’était un orateur prodigieux et un travailleur infatigable », dit le pro­fesseur Jim Hiller.

Le camp adverse a également un jour­nal, The Independent, et du temps d’an­tenne à la radio. Il organise quelques rassemblements, dont certains tournent au vinaigre. Les talents de tribun de Peter Cashin n’arrivent pas à compenser la désorganisation et les divergences des troupes autonomistes. « Leur plus grande erreur a été de ne pas mener une véritable campagne en dehors de la presqu’île Avalon [où est établie la capitale] », note Jeff Webb.

Le soir du 22 juillet, le verdict tombe : la Confédération a gagné, avec 52,3 % des suffrages et une avance de 6989 votes. Dès le lendemain, Londres reconnaît le verdict, mais laisse la décision finale au premier ministre du Canada. Or, Macken­zie King est déçu de cette mince victoire. Son adjoint, J.W. Pickersgill, lui fournit alors un argument massue : cette majo­rité est supérieure à toutes celles obte­nues par le Parti libéral du Canada de­puis que Mackenzie King en est le chef!

Huit mois plus tard, le 31 mars 1949, quelques secondes avant minuit, les Terre­ Neuviens deviennent canadiens. À St. John’s, aucun rassemblement, aucune cérémonie officielle ne souligne l’événe­ment. Pas étonnant : la capitale et sa presqu’île ont voté à 66 % contre le Canada!

À la Chambre des communes, ce nou­veau joueur ne fait pas non plus l’unani­mité. Wilfrid Lacroix et Jean-François Pouliot, députés de Québec-Montmo­rency et de Témiscouata au Québec, soumettent une résolution pour obliger le gouvernement à obtenir le consentement des provinces. Maurice Duplessis s’insurge qu’Ottawa ait confirmé le droit de propriété de Terre-Neuve sur le Labrador. Bref, après 80 ans de débats constitutionnels, les Terre-Neuviens venaient d’entrer dans une nouvelle série de discussions…

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Un texte de Jacinthe Tremblay publié le 15 mars 1999 dans le magazine L’actualité. Photo : Archives nationales du Canada

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