Essor économique de Labrador City - L'argent fait-il le bonheur ?
Par Olivier Hemard | Publié le 22 mars 2012

Labrador City - Crédit photo Martine Fillion
Depuis 1950 et l'avènement de l'industrie minière dans le Nord-Ouest de la province, la ville de Labrador City est en perpétuelle évolution. En effet, l'accroissement économique qui résulte de l'activité industrielle change de manière « radicale » la vie des habitants de la ville. L'augmentation de la population, la construction de nouveaux camps servant à loger les travailleurs des mines et la découverte de nouveaux « filonx » nous font penser que ce « boom » économique n'est pas prêt de se terminer. Afin de mieux comprendre la situation, nous avons interrogé des personnalités francophones des villes de Labrador City, de Fermont et de Happy Valley-Goose Bay sur leurs opinions personnelles et pour tenter de répondre à l'éternelle question : « L'argent fait-il le bonheur ? »
Notre premier entretien nous emmène chez Mustapha Fezoui, agent de développement pour le Labrador ouest et qui habite à Happy Valley-Goose Bay. Selon lui, la situation actuelle de Labrador City est des plus dérangeante, car elle empêche la ville de se développer normalement : « La situation économique de la ville a amené mon employeur à me réaffecter temporairement à Happy Valley-Goose Bay du fait de l'impossibilité de me trouver un logement à un prix « raisonnable ». Je suis donc à Goose Bay en attendant », nous dit-il. Et, concernant cette surenchère économique, il précise : « Le problème n'est pas récent, mais aujourd'hui il prend une ampleur trop importante pour ne pas être souligné. Les loyers atteignent des sommets. Par exemple, lorsqu' il faut compter 1500$ par mois rien que pour une simple chambre, cela devient vraiment handicapant ! » Puis Mustapha Fezoui explique : « L'offre reste rigide du fait de l'indisponibilité des terres à construire car les compagnies minières possèdent tous les terrains dans les zones urbaines de Labrador City et de Wabush. Malgré ces titres de propriétés abondants, elles éprouvent quand même de grandes difficultés à loger leurs personnels. C'est pour cette raison que l'on retrouve actuellement plusieurs « camps » en construction pour les travailleurs en système de rotation... »
L'opinion de Véronique Dumais, journaliste à Fermont, est beaucoup plus tranchée sur la question. Elle met en effet principalement en avant les dérives qui se font jours petit à petit avec le manque de logements disponibles à Labrador-City, mais aussi dans les villes alentours. « Du côté de Labrador City, je trouve déplorable que des propriétaires, pour tirer le maximum de profits d'un bloc d'appartements, jettent des locataires à la rue sans crier gare pour laisser la place aux entrepreneurs et à leurs employés. En décembre dernier, peu de temps avant Noël, le propriétaire d'un immeuble de logements a mis à la porte une famille ayant deux jeunes enfants pour libérer leur appartement afin de l'attribuer aux employés d'un entrepreneur extérieur qui a décroché un contrat à Labrador City. » Véronique Dumais pointe du doigt des procédés identiques observés dans sa ville : « La situation est la même à Fermont, de l'autre côté de la frontière. La crise du logement ne cesse de prendre de l'ampleur et la Ville n'arrive pas à fournir les infrastructures nécessaires pour loger tous les nouveaux arrivants permanents qu'elle souhaiterait. » À titre d'exemple et pour mettre en évidence les « vraies » pratiques en cours, elle poursuit : « Les gens voient la possibilité de se faire un paquet d'argent d'une manière assez facile et efficace en louant leurs propres logements aux entrepreneurs. On peut voir par exemple telle famille ou tel travailleur disposant d'une maison fournie par une compagnie minière louer une ou plusieurs chambres à des employés de l'extérieur, pour les dépanner vu le manque de place dans les hôtels. Le système est simple : la compagnie minière prête ou loue la maison à son employé, lequel, à son tour et malgré l'interdiction du contrat, met une ou plusieurs de ses chambres disponibles en location pour un travailleur de l'extérieur, à un tarif qui atteint parfois plus de 75 $ par nuit, ou moyennant un certain montant mensuel. » À propos de ces conditions économiques hors du commun qui régissent le quotidien des habitants de Labrador City et de ses environs, Véronique Dumais conclut : « Avec l'arrivée massive des contrats et l'effervescence que connaissent les municipalités, la demande de logements est là. Les propriétaires de blocs d'appartements, et la population en général, ont tout simplement trouvé l'idée pour tirer profit à leur tour de cette crise du logement. »
Enfin, nous nous sommes rendus au cœur de Labrador City pour recueillir le témoignage de Lise Boucher, ancienne secrétaire à la retraite de 72 ans et citoyenne de la ville de Labrador City « depuis toujours », comme se plaît à le dire. Lise Boucher ne nous cache pas son pessimisme quant à l'avenir de la ville : « Personnellement, je pense que la ville de Labrador City se meurt petit à petit. Pourquoi ? Tout simplement parce que les travailleurs des grandes compagnies minières ne sont pas là pour rester. Ils travaillent selon un rythme bien établi : deux semaines travaillées pour une semaine chômée. Nourris, logés et blanchis dans les camps qui sont mis à leur disposition, ils profitent de leur semaine de repos pour rentrer dans leur « vrai » chez eux, et par conséquent ils n'épargnent pas dans la ville. Ils sont là en transit. De plus - ajoute Lise Boucher - l'afflux d'un grand nombre de personnes fait cruellement augmenter les prix dans les secteurs immobilier et alimentaire. Les locations de logements ne se font plus par mois, mais par nuitées, et ceci à des prix pharaoniques ! Et lorsque je vais faire mes emplettes dans mon épicerie, vous pouvez être sûr que le prix de certains produits aura augmenté d'une semaine sur l'autre. » Mais il y a plus grave aux yeux de notre interlocutrice, qui tient à insister sur un autre aspect du problème : « Le plus grave et qu'il y a de moins en moins de vrais citadins dans la ville de Labrador City, ce qui a pour conséquence de détruire petit à petit l'aspect communautaire qui existait il y a encore deux ou trois ans. Maintenant, chacun vit pour soi ou pour sa famille, et personne ne cherche à s'intéresser aux différentes activités sociales de la ville. Il n'y a plus d'identité, et je n'imagine même pas l'état de la ville de Labrador City si un jour les mines venaient à fermer ! La ville se métamorphoserait brutalement en un vrai ″ village fantôme ″ privé de tous ses habitants, partis pour faire fortune ailleurs », conclut avec tristesse Lise Boucher, citoyenne de Labrador City.
Au vu de ces quelques témoignages, il semble donc évident que l'essor économique que connaît actuellement Labrador City ne satisfait pas forcément toute la population de la ville et des cités environnantes. Le principal problème réside dans l'augmentation des loyers, qui constitue un frein au développement d'autres activités économiques et qui, de plus, conduit de plus en plus souvent à des dérives. Par ailleurs ce « boom » semble causer des dommages collatéraux, tels que la hausse des prix et, surtout, la non-implication des nouveaux arrivants dans les activités communautaires. Bref et pour finir, à la question que nous posions plus haut (« l'argent fait-il le bonheur ? »), la réponse, si l'on en croit nos trois interlocuteurs, est clairement : non.
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