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En reprise : Il y a 35 ans – Le drame de l’Ocean Ranger, Lisa Moore et Février

14 février 1982. Il y a 35 ans jour pour jour, la plateforme de forage Ocean Ranger sombrait dans l’océan, emportant avec elle 84 vies. Ce drame, qui a profondément marqué toute la population de Terre-Neuve-et-Labrador, a inspiré plusieurs oeuvres, dont le magistral roman de Lisa Moore February, traduit en français et dans plusieurs autres langues. En 2014, Le Gaboteur avait rencontré Lisa Moore pour parler de l’écriture de ce roman et de ses réflexions sur la traduction de ses textes.  En mémoire des victimes de ce drame, nous publions pour tous, en reprise, ces textes parus dans notre édition du 10 février 2014.

Photo : Bojan Fürst. Textes : Jacinthe Tremblay

Lisa Moore… sur l’écriture de Février (February)

Helen, le personnage principal, est une veuve de l’Ocean Ranger. À travers le récit de son parcours et de ses émotions sur une période de 30 ans, Lisa Moore nous fait pénétrer profondément dans sentiers les plus secrets de sa mémoire.

« Ce livre n’a pas été facile à écrire. Il m’a permis de beaucoup apprendre sur la perte d’un être cher, sur la mémoire des proches et sur la mémoire collective », résume l’auteure. Son histoire personnelle est aussi revenue à la surface pendant le processus d’écriture. « Mon père est décédé subitement quand j’avais 16 ans. Mes parents étaient très amoureux. Sa mort a changé mon monde », confie-t-elle.

Helen, 30 ans après la mort de son mari, pense encore régulièrement à lui. Elle revit des moments de tendresse ou de tension, même après 30 ans. « Quand je donne des conférences, certains me disent ne pas croire qu’un deuil puisse être si long. Pourtant, oui, ces gens que l’on a aimé restent avec nous très longtemps, mais pas de façon épeurante ou débilitante », note Lisa Moore. « Helen a des moments de tristesse mais elle n’est pas accablée sans arrêt par le deuil. Elle a une vie très riche. Elle est vivante ! », insiste-t-elle.

Livre sombre que February ? L’animatrice Marie-France Bazzo, de la première chaîne de Radio-Canada, décrit plutôt Février comme un livre lumineux. Les jurés du concours Canada Reads, de la Canadian Broadcasting Corporation (CBC), ont pour leur part trouvé que February était le meilleur livre canadien en 2013.

Lisa Moore sur… la traduction

Si ont dit souvent que « traduire, c’est trahir », Lisa Moore voit l’adaptation de ses œuvres dans des langues qu’elle ne connaît pas comme des occasions de les améliorer. « De toute manière, toute lecture est une sorte de traduction », dit-elle.

Lisa Moore est l’écrivaine terre-neuvienne dont le plus grand nombre de livres ont été traduits en français. Comme d’ailleurs, dans plus d’une dizaine d’autres langues. Son roman Caught, paru en 2013 chez House of Anansi Press, de Toronto, a été lancé en français en avril 2014 au Canada et en France, sous le titre Piégé. Il a également été publié au printemps 2014 en espagnol, en italien, en allemand, en russe et en néerlandais ainsi que dans deux autres éditions en anglais, aux Etats-Unis et en Royaume-Uni.

Mission complexe

« La traduction littéraire est un art complexe. Elle suppose, bien sûr, la connaissance en profondeur des langues mais elle implique aussi, chez le traducteur, de se mettre, d’une certaine façon, dans la tête de l’auteur de l’œuvre originale », note Lisa Moore. Le défi est également de rendre justice au style et au souffle de la plume de l’écrivain. Une mission complexe, dans le cas de l’écriture de Lisa Moore.

Ainsi, quand la traductrice et écrivaine québécoise Dominique Fortier a eu le mandat par les Éditions du Boréal de traduire le recueil de nouvelles Open, le premier ouvrage de Lisa Moore publié en français, sa première réaction a été de dire qu’elle n’y arriverait jamais. On l’a priée d’essayer, une page seulement. Suite de l’histoire : Dominique Fortier a non seulement traduit Open, mais trois autres livres de Lisa Moore par la suite.

« Nous nous sommes rencontrées une seule fois. Puis nous avons eu quelques échanges par courriel. Elle avait des questions sur le sens de certaines métaphores, de certaines expressions d’ici et sur Terre-Neuve en général. Dominique n’a jamais mis les pieds à Saint-Jean mais j’ai vraiment le sentiment qu’elle me connaît maintenant mieux que plusieurs de mes proches », explique l’écrivaine.

Confiance

Lisa Moore ne parle ni le lit le français, par plus que les autres langues dans lesquels ses nouvelles et romans sont traduits. Comment arrive-t-elle à faire confiance à ces inconnus qui pourront, d’une certaine façon, transformer ou même déformer le sens de ses écrits ? « Ce qui m’importe de savoir, quand j’ai un contact avec un traducteur ou une traductrice, c’est leur perception de l’histoire que je raconte. Si je pense que nous partageons la même perception, je fais confiance », explique-t-elle.

« Je suis plus excitée que peureuse de savoir ce qu’ils en pensent ou ce qu’ils en feront. L’écriture est de toute manière un travail de collaboration avec les éditeurs, les premiers lecteurs de mes livres avant l’envoi du manuscrit à l’éditeur, et les lecteurs du livre, une fois publié », poursuit-elle.

Comme certains de ses livres sont publiés en anglais par trois maisons d’édition différentes, aux Canada, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, Lisa Moore a aussi noté que les commentaires ou les changements demandés par chacun sont parfois différents. « Certains, par exemple, ont des problèmes avec l’expression « Around the bay », dit-elle en riant.

C’est aussi le cas en français… Dans les traductions québécoise et française de February, les deux traductrices ont échoué. « Around the bay » a été interprété comme « à la baie », ou près de la baie. Aucune n’a compris que « Around the bay » veut dire, pour les gens qui habitent dans la capitale, à peu près tout ce qui est en dehors de la ville.

Les oeuvres de Lisa Moore ont été publiées en français aux Éditions du Boréale. Pour en consulter la liste, cliquez ICI.

Variante autour d’un même texte…

Avec l’aimable permission de Lisa Moore, la version originale du premier paragraphe de February, ainsi que ses traductions québécoise et française. S’il fallait une preuve que la traduction littéraire n’est pas une science exacte, la voici !

February, Lisa Moore, House of Anansi Press Inc., Toronto, 2009

Early Morning

Sunrise or Sunset, November 2008

Helen watches as the man touch the skate blade to the sharpener. There is a stainless steel cone to cath the spray of orange sparks that fly up. A deep grinding noise grows shrill and she thinks : Johnny is coming home.

Février, traduction par Dominique Fortier, Les Éditions du Boréal, Montréal, 2010

Petit matin

Lever ou coucher du soleil, novembre 2008

Helen regarde l’homme qui pose la lame du patin contre la meule. Il y a un cône d’acier inoxydable pour contenir la gerbe d’étincelles orange. Un profond grincement passe du grave au strident et elle songe : Johnny rentre à la maison.

Février, traduction de Carole Hanna, Plon, Paris, 2010

Dès l’aube

Lever ou coucher du soleil, novembre 2008

La lame effleure la meule, et une gerbe d’étincelles orange explose, avant de retomber dans un cône en inox. Le moteur s’emballe avec un crissement aigu tandis qu’Helen, la main posée sur le comptoir qui vibre, se répète : Johnny va revenir à la maison, tout en regardant l’homme affûter le patin

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